
Naicha : comment le bubble tea est devenu l'obsession d'une génération chinoise
Du thé au lait taïwanais au phénomène naicha en Chine continentale : Heytea, Nayuki, files d'attente de trois heures et sociologie d'une boisson devenue style de vie.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
Il y a une scène que vous verrez dans n'importe quelle ville chinoise, à n'importe quelle heure de la journée : une file d'attente devant une boutique aux couleurs pastel, des jeunes gens le nez sur leur téléphone, patientant vingt, trente, parfois soixante minutes pour une seule boisson. Pas un café. Pas un jus de fruit. Un — un thé au lait, souvent garni de perles de tapioca, de gelée, de crème fouettée ou de toppings dont la liste défie parfois l'imagination.
Le bubble tea n'est pas nouveau. Mais ce qui se passe en Chine depuis dix ans dépasse la simple tendance alimentaire. C'est un phénomène culturel, économique et social qui a transformé une boisson de stand de rue taïwanais en industrie de plusieurs milliards de dollars — et en marqueur identitaire d'une génération.
Les origines : Taïwan, années 1980#
L'histoire du bubble tea commence à Taïwan dans les années 1980, et même là, personne n'est tout à fait d'accord sur qui l'a inventé.
Deux salons de thé se disputent la paternité : à Taichung, dont la directrice de produit, Lin Hsiu Hui (林秀慧), affirme avoir eu l'idée de verser des perles de tapioca dans du thé glacé en 1988 ; et à Tainan, qui revendique une date antérieure. La bataille juridique a duré des années et s'est conclue sans vainqueur définitif.
奶茶 (nǎichá) : 奶 (nǎi) signifie « lait » ; 茶 (chá), « thé ». Le terme est générique en Chine continentale et désigne toute boisson à base de thé et de lait, avec ou sans perles. Le mot 珍珠奶茶 (zhēnzhū nǎichá, « thé au lait aux perles ») est plus spécifique et désigne le bubble tea classique avec des billes de tapioca.
Ce qui est certain, c'est que la recette originale était simple : du thé noir infusé, du lait (ou du lait concentré), du sucre, et des — ces billes noires et moelleuses qu'on aspire à travers une paille surdimensionnée. La boisson a conquis Taïwan, puis l'Asie du Sud-Est, puis les quartiers asiatiques des grandes villes occidentales.
Mais la révolution, c'est la Chine continentale qui l'a menée.
L'explosion : Heytea et la naissance du thé premium#
Jusqu'au début des années 2010, le naicha en Chine, c'était surtout des poudres industrielles mélangées à de l'eau chaude dans des gobelets en plastique, vendues un ou deux yuans au coin de la rue. Pas de vrai thé. Pas de vrai lait. Pas de prétention. Juste une boisson sucrée, bon marché, réconfortante.
Tout a changé avec .
Fondée en 2012 par Nie Yunchen (聂云宸), alors âgé de vingt et un ans, dans la petite ville de Jiangmen au Guangdong, Heytea a fait un pari que personne ne trouvait évident : utiliser du vrai thé de qualité — oolong, pu'er, thé vert jasmin — comme base, y ajouter une salée-sucrée en surface, et vendre le tout à un prix trois à cinq fois supérieur au naicha de rue.
Le résultat a été un raz-de-marée. Les files d'attente devant les boutiques Heytea ont atteint des durées absurdes — trois heures à Shanghai lors de l'ouverture de certains magasins. Des revendeurs achetaient les boissons pour les revendre avec une marge sur les trottoirs adjacents. Les réseaux sociaux chinois se sont enflammés : chaque nouveau produit Heytea devenait un événement, chaque boutique un lieu de pèlerinage photographique.
, fondée en 2015, a suivi une trajectoire parallèle, en ajoutant des pâtisseries européennes à l'offre et en ciblant une clientèle féminine urbaine. L'entreprise est devenue la première chaîne de thé premium à entrer en bourse, à Hong Kong, en 2021.
L'économie du naicha : des chiffres vertigineux#
Le marché du thé prêt-à-boire en Chine pèse désormais plus de cent milliards de yuans (environ treize milliards d'euros). Il existe plus de cinq cent mille points de vente de naicha dans le pays — davantage que les Starbucks dans le monde entier.
Les chaînes se comptent par dizaines : Heytea, Nayuki, pour le segment bon marché, pour le thé pur sans excès de sucre, , , . Chacune a son positionnement, son esthétique, sa clientèle.
Le phénomène le plus spectaculaire est celui de Mixue Bingcheng, dont le bonhomme de neige mascotte est devenu un mème internet. Avec plus de trente-six mille points de vente, c'est la plus grande chaîne de boissons au monde — devant Starbucks. Son secret : des prix imbattables (un naicha à quatre yuans, soit cinquante centimes d'euro) rendus possibles par une intégration verticale totale, de la culture du thé à la fabrication des gobelets.
Sociologie du gobelet : pourquoi le naicha est plus qu'une boisson#
Le naicha n'est pas du thé. Pas vraiment. C'est un objet social.
Commander un naicha, c'est d'abord un acte de personnalisation. Le client choisit le type de thé, le niveau de sucre (全糖, 七分, 五分, 三分, 无糖 — de « plein sucre » à « sans sucre »), le niveau de glace, les toppings (perles, gelée de coco, pudding, haricots rouges, taro, cheese foam...). Chaque commande est unique. C'est un petit acte de souveraineté dans une journée de bureau.
C'est ensuite un geste de lien social. En Chine, offrir un naicha à un collègue est un code : c'est dire « je pense à toi » sans la lourdeur d'un cadeau formel. Les bureaux chinois fonctionnent aux commandes groupées de naicha — quelqu'un lance la commande sur le groupe WeChat, chacun envoie ses spécifications, et le livreur Meituan dépose quinze gobelets sur le bureau d'accueil vingt minutes plus tard. Le naicha est le nouveau café de la machine à café, sauf qu'il arrive à domicile.
C'est enfin un marqueur esthétique. Les gobelets sont conçus pour être photographiés. Les collaborations avec des marques de mode, des artistes, des franchises de jeux vidéo produisent des éditions limitées dont les designs sont collectionnés. Heytea x Fendi. Nayuki x teamLab. Chagee avec ses motifs inspirés de la peinture traditionnelle chinoise. Le gobelet dans la main est un accessoire, au même titre qu'un sac ou une paire de baskets.
Le sucre, le corps et le débat#
Le succès du naicha n'est pas sans controverse. Un naicha standard, avec sucre plein et toppings, peut contenir entre quatre cents et sept cents calories et l'équivalent de quinze à vingt morceaux de sucre. En 2022, l'association de consommateurs de Shanghai a publié une étude qui a fait le tour des réseaux sociaux : certaines boissons testées contenaient plus de sucre qu'un litre de Coca-Cola.
La réponse de l'industrie a été rapide. Les chaînes ont mis en avant les options à sucre réduit, développé des gammes à base de thé pur sans lait ni sucre ajouté, et certaines — comme Chagee — ont construit leur identité entière autour du « thé sain ». L'option 无糖 (wú táng, « sans sucre ») est devenue la commande la plus fréquente chez les consommateurs urbains éduqués — même si « sans sucre » ne signifie pas toujours zéro calorie, les toppings ayant leur propre charge glycémique.
Le gouvernement a aussi réagi. Depuis 2024, les chaînes de naicha dans plusieurs provinces sont tenues d'afficher le nombre de calories et la teneur en sucre de chaque boisson, à la manière des étiquettes nutritionnelles alimentaires. Le naicha est devenu, presque malgré lui, le terrain d'un débat de santé publique.
Le naicha à l'export : conquête mondiale#
Les chaînes chinoises de naicha ont commencé à s'exporter avec une ambition qui rappelle l'expansion de Starbucks dans les années 2000. Mixue Bingcheng a ouvert des milliers de boutiques en Asie du Sud-Est — Indonésie, Vietnam, Thaïlande, Philippines. Heytea et Chagee ciblent l'Europe et les États-Unis. À Londres, New York, Paris et Sydney, les enseignes chinoises de thé côtoient désormais les cafés de troisième vague et les boulangeries artisanales.
Le défi est culturel autant que logistique. Les goûts occidentaux ne sont pas les mêmes : le taro, le haricot rouge et la cheese foam déconcertent les palais non initiés. Les chaînes adaptent leurs menus, ajoutent des saveurs familières (mangue, fraise, matcha), mais gardent les toppings signature — les perles de tapioca, surtout, sont devenues universelles.
Ce qui s'exporte peut-être le mieux, c'est le rituel : cette idée qu'une boisson peut être personnalisée à l'infini, qu'elle peut être belle avant d'être bue, qu'elle peut être partagée comme un geste d'attention. Le naicha, en ce sens, n'est pas un produit : c'est une manière de vivre.
FAQ#
Quelle est la différence entre bubble tea et naicha ? Le bubble tea (珍珠奶茶) désigne spécifiquement le thé au lait avec des perles de tapioca, une invention taïwanaise des années 1980. Le naicha (奶茶) est un terme plus large qui englobe toute boisson à base de thé et de lait, avec ou sans perles, avec ou sans toppings. En Chine continentale, on dit plus souvent naicha.
Pourquoi les files d'attente sont-elles si longues ? Plusieurs raisons : les boissons sont préparées à la commande avec des ingrédients frais, les options de personnalisation ralentissent la chaîne de production, et l'effet de rareté (éditions limitées, nouvelles ouvertures) crée une demande ponctuelle explosive. C'est aussi un phénomène social : la file d'attente fait partie de l'expérience.
Le naicha est-il vraiment du thé ? Les chaînes premium (Heytea, Chagee, Nayuki) utilisent du vrai thé infusé — oolong, pu'er, thé vert jasmin. Les chaînes bon marché utilisent parfois des poudres ou des extraits. Demander la base thé utilisée est un bon indicateur de qualité.
Peut-on commander un naicha sans sucre ? Oui, et c'est de plus en plus courant. La plupart des chaînes proposent cinq niveaux de sucre. Attention cependant : les toppings (perles, pudding, gelée) contiennent eux-mêmes du sucre. Pour un naicha vraiment léger, choisir « sans sucre » et « sans topping » — ou opter pour un thé pur chez Chagee.
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Image de couverture : Coldsea.eu · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0


