
Hanfu : le retour spectaculaire du costume traditionnel chinois
Le mouvement hanfu en Chine : comment des millions de jeunes Chinois ont ressuscité le vêtement traditionnel Han, entre fierté culturelle, réseaux sociaux et industrie de la mode.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
Un dimanche ordinaire dans le quartier de Beigongmen, à Pékin, près du Palais d'Été. Une jeune femme traverse le pont aux dix-sept arches dans une robe à manches larges, ceinture de soie nouée haut sous la poitrine, jupe plissée qui effleure le sol. Ce n'est pas une figurante de tournage. Ce n'est pas une cosplayeuse. C'est une étudiante en informatique qui a choisi de passer son dimanche en — le vêtement traditionnel de l'ethnie Han.
Elle n'est pas seule. Autour d'elle, dix, vingt, cinquante personnes portent des tenues similaires : robes croisées, tuniques à col droit, coiffures élaborées ornées de fleurs en tissu et d'épingles dorées. Elles se photographient mutuellement, ajustent un pli, rient, échangent des conseils sur les fournisseurs de tissus sur Taobao. La scène se répète chaque week-end dans les parcs, les temples et les quartiers historiques de toutes les grandes villes chinoises.
Le mouvement hanfu est l'un des phénomènes culturels les plus remarquables de la Chine contemporaine. En vingt ans, il est passé d'une lubie de quelques passionnés en ligne à un marché de plusieurs milliards de yuans, soutenu par l'État, célébré sur les réseaux sociaux et porté par une génération qui refuse de choisir entre modernité et tradition.
Qu'est-ce que le hanfu ?#
Le terme signifie littéralement « vêtement des Han » — le groupe ethnique majoritaire en Chine, qui représente environ quatre-vingt-douze pour cent de la population. Il désigne l'ensemble des vêtements traditionnels portés par les Han depuis la dynastie Shang (environ 1600 avant notre ère) jusqu'à la fin de la dynastie Ming (1644).
汉服 (hànfú) : 汉 (hàn), le peuple Han, l'ethnie majoritaire chinoise ; 服 (fú), « vêtement, habit ». Le hanfu n'est pas un costume unique mais une famille de vêtements qui a évolué sur trois millénaires, avec des formes distinctes pour chaque dynastie.
La structure de base est remarquablement constante malgré les siècles : un vêtement à , fermé de droite à gauche (右衽, yòurèn), avec des manches larges et une ou une qui marque la taille. Le principe est celui du drapé plutôt que de la coupe ajustée : le tissu enveloppe le corps sans le contraindre, créant une silhouette fluide et ample.
Les formes varient considérablement selon les dynasties :
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La des dynasties Han et Tang : une tunique courte portée avec une jupe haute, parfois nouée sous la poitrine. C'est la forme la plus populaire dans le mouvement actuel, notamment la version Tang aux couleurs vives et aux motifs floraux.
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Le : un vêtement d'une seule pièce qui enveloppe tout le corps, porté par les lettrés et les fonctionnaires depuis la dynastie Zhou. Sobre, élégant, considéré comme l'archétype du hanfu formel.
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Le de la dynastie Song : une veste ouverte sur le devant, portée par-dessus une tunique, d'une élégance retenue qui reflète l'esthétique Song — celle que les historiens de l'art considèrent comme le sommet du raffinement chinois.
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La de la dynastie Ming : une veste à col droit avec une jupe plissée, plus structurée et plus colorée que ses prédécesseurs. Souvent brodée de motifs auspicieux — grues, pivoines, nuages.
La rupture de 1644 : pourquoi le hanfu a disparu#
Pour comprendre le mouvement actuel, il faut comprendre pourquoi le hanfu avait disparu.
En 1644, les Mandchous — un peuple du nord-est de la Chine — renversent la dynastie Ming et fondent la . L'un de leurs premiers actes est le décret du : « raser les cheveux, changer les vêtements ». Les hommes Han doivent adopter la coiffure mandchoue — le crâne rasé avec une natte à l'arrière — et abandonner le hanfu au profit du vêtement mandchou : le et le .
La résistance est brutale et la répression plus encore. Le slogan de l'époque résume la terreur : 留头不留发,留发不留头 (liú tóu bù liú fà, liú fà bù liú tóu) — « Garder la tête, pas les cheveux ; garder les cheveux, pas la tête ». Des massacres suivent dans les villes qui refusent l'édit. En quelques décennies, le hanfu disparaît de la vie quotidienne. Le , le vêtement qui deviendra emblématique de la « robe chinoise » aux yeux du monde, est une évolution du costume mandchou, pas du hanfu.
Pendant trois siècles et demi, le hanfu n'existe plus que dans les peintures anciennes, les opéras traditionnels et la mémoire fragmentaire des textes classiques.
La renaissance : d'un forum internet à un mouvement de masse#
Le 22 novembre 2003, un homme appelé marche dans les rues de Zhengzhou, dans le Henan, vêtu d'un hanfu qu'il a confectionné lui-même. Des photos sont prises et publiées sur internet. La réaction est mitigée : curiosité, moquerie, quelques commentaires enflammés sur la fierté culturelle Han.
Ce moment est généralement considéré comme le point de départ du mouvement hanfu moderne. Dans les années qui suivent, des communautés se forment sur les forums chinois — , puis — autour de la recherche historique, de la reconstitution textile et du port quotidien du hanfu. Les premiers passionnés sont des érudits amateurs, souvent des étudiants en histoire ou en sinologie, qui fouillent les sources anciennes pour retrouver les patrons, les techniques de teinture et les règles de port.
Le mouvement reste marginal pendant une décennie. Porter un hanfu dans la rue en 2008, c'est s'exposer aux regards interloqués, aux questions (« C'est un kimono ? », « Tu vas à un tournage ? ») et parfois à l'hostilité de passants qui y voient un rejet de la modernité.
Le basculement se produit entre 2017 et 2019, porté par trois forces convergentes :
Les réseaux sociaux visuels. L'essor de et de offre au hanfu le médium parfait : des vidéos courtes où le vêtement est en mouvement, filmé dans des décors naturels ou historiques, accompagné de musique traditionnelle remixée. Des créatrices comme et Huo Wanqing accumulent des millions d'abonnés en publiant des vidéos de « transformation hanfu » — le passage d'une tenue moderne à un ensemble traditionnel complet, coiffure comprise, en quelques secondes de montage.
Le mouvement guochao. Le est une tendance culturelle plus large qui valorise les produits, les esthétiques et les références chinoises. Li-Ning, la marque de sport, a ouvert la voie en intégrant des motifs de broderie traditionnelle dans ses baskets. Le hanfu s'inscrit dans cette vague : porter un vêtement ancien, c'est affirmer une identité culturelle dans un monde globalisé.
Le soutien institutionnel. Le gouvernement chinois, qui promeut la « confiance culturelle » (文化自信, wénhuà zìxìn), voit dans le hanfu un vecteur de soft power et de cohésion nationale. Des événements officiels intègrent des défilés hanfu. La , fixée au troisième jour du troisième mois lunaire, est célébrée dans des centaines de villes avec des rassemblements, des concours et des marchés.
L'industrie : de l'artisanat au marché de masse#
Le marché du hanfu en Chine est estimé à plus de quinze milliards de yuans (environ deux milliards d'euros). Plus de cinq millions de personnes achètent régulièrement des pièces de hanfu, et le chiffre croît de vingt à trente pour cent par an.
L'offre couvre tous les segments. En entrée de gamme, des ensembles complets sont disponibles sur Taobao et Pinduoduo à partir de cinquante yuans (six euros) — des pièces en polyester imprimé, produites en masse dans les ateliers du Zhejiang. En milieu de gamme, des marques comme , pionnière du mouvement, ou proposent des pièces en soie véritable, avec broderies au fil d'or, entre cinq cents et trois mille yuans.
Au sommet, les ateliers de haute couture hanfu réalisent des pièces sur mesure qui peuvent dépasser les cinquante mille yuans. Ces robes de cérémonie, souvent commandées pour des mariages ou des séances photo, utilisent des techniques textiles traditionnelles : broderie su de Suzhou (苏绣), teinture à l'indigo, tissage yunjin de Nanjing (云锦, « brocart de nuages »), classé au patrimoine immatériel de l'UNESCO.
Porter le hanfu : entre reconstitution et liberté#
Le mouvement hanfu est traversé par un débat qui le structure depuis ses origines : faut-il porter le hanfu de manière historiquement exacte ou peut-on le réinterpréter librement ?
Les puristes (considérés comme la première vague du mouvement) insistent sur l'exactitude des coupes, des couleurs et des accessoires. Une ruqun Tang doit avoir les proportions documentées dans les fresques de Dunhuang. Les couleurs doivent correspondre aux pigments disponibles à l'époque. Les cheveux doivent être coiffés selon les styles attestés par les figurines funéraires (俑, yǒng).
Les modernistes estiment que le hanfu est un vêtement vivant, pas une pièce de musée. Ils mélangent les dynasties, combinent le hanfu avec des éléments contemporains (baskets, sacs à main, lunettes de soleil), créent des formes hybrides qui n'ont jamais existé historiquement mais qui sont portables au quotidien. Le — des pièces qui conservent l'esprit du hanfu (col croisé, manches larges, ceinture) mais avec des coupes simplifiées et des fermetures modernes — représente désormais la majorité des ventes.
Entre les deux, un consensus émerge : la beauté du hanfu tient dans ses principes (le drapé, la fluidité, le rapport au corps) plutôt que dans la reproduction d'un modèle figé. Le hanfu n'est pas un costume d'époque : c'est un vocabulaire vestimentaire que chacun peut conjuguer à sa manière.
Ce que le hanfu dit de la Chine contemporaine#
Le mouvement hanfu n'est pas qu'une affaire de mode. Il cristallise des questions profondes sur l'identité chinoise au XXIe siècle.
C'est d'abord une réponse à la mondialisation culturelle. Face à la domination de la mode occidentale — jeans, T-shirts, costumes-cravates —, le hanfu propose une alternative esthétique ancrée dans l'histoire propre de la Chine. Ce n'est pas un rejet de l'Occident : beaucoup de porteurs de hanfu écoutent du hip-hop, regardent des séries américaines et travaillent dans des entreprises internationales. C'est l'affirmation qu'on peut être moderne et chinois, connecté au monde et enraciné dans une tradition millénaire.
C'est ensuite un acte de récupération historique. Le fait que le hanfu ait été interdit par un décret impérial — et non abandonné naturellement — donne au mouvement une dimension émotionnelle que d'autres revivals vestimentaires n'ont pas. Pour certains, porter un hanfu, c'est réparer une rupture historique, renouer un fil coupé il y a quatre siècles.
C'est enfin un espace de créativité. Les jeunes Chinois qui portent le hanfu ne veulent pas vivre dans le passé. Ils veulent un futur où l'esthétique chinoise a sa place — dans la mode, dans le design, dans le cinéma, dans le quotidien. Le hanfu est le terrain d'expérimentation de cette ambition.
FAQ#
Le hanfu et le qipao, c'est la même chose ? Non. Le qipao (旗袍) est dérivé du vêtement mandchou adopté sous la dynastie Qing, puis modernisé à Shanghai dans les années 1920-1930. Le hanfu est le vêtement de l'ethnie Han, antérieur de plusieurs millénaires. Les deux sont des vêtements traditionnels chinois, mais ils appartiennent à des traditions distinctes.
Peut-on porter un hanfu si on n'est pas chinois ? La grande majorité de la communauté hanfu accueille favorablement les non-Chinois qui s'intéressent au vêtement, tant que la démarche est respectueuse et informée. Porter un hanfu pour apprécier la culture chinoise est généralement perçu positivement.
Où acheter un hanfu ? Taobao est la plateforme principale, avec des centaines de boutiques spécialisées. Pour les acheteurs hors de Chine, des sites comme AliExpress, Newhanfu.com ou des boutiques spécialisées sur Etsy proposent des expéditions internationales. Les prix varient de quelques dizaines d'euros pour de l'entrée de gamme à plusieurs milliers pour de la soie brodée.
Le hanfu est-il confortable à porter au quotidien ? Le hanfu amélioré (改良汉服) est conçu pour être porté dans la vie de tous les jours : coupes simplifiées, fermetures pratiques, tissus lavables en machine. Les formes traditionnelles complètes, avec leurs manches traînantes et leurs multiples couches, sont plus adaptées aux occasions spéciales et aux séances photo.
Hanfu : histoire et renaissance du vêtement traditionnel chinois
Histoire du hanfu, le vêtement traditionnel des Han : ses formes, sa symbolique, sa disparition sous les Qing et sa spectaculaire renaissance chez la jeunesse chinoise.
Image de couverture : 六百万堂 · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0


