
Légendes chinoises : Chang'e, le bouvier et les autres
Chang'e sur la lune, le bouvier et la tisserande, le serpent blanc, Meng Jiangnü : origine, textes et survie des grandes légendes chinoises.
La rédaction Kotoba Interactive
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La sonde qui s'est posée sur la face cachée de la Lune en janvier 2019 s'appelle Chang'e 4, du nom d'une femme qui, dans un récit vieux de plus de deux mille ans, avale un élixir d'immortalité et s'envole vers l'astre. Elle transportait un petit robot baptisé Yutu, « le lapin de jade », l'animal qui pile les herbes médicinales à côté d'elle dans les représentations anciennes. Le satellite relais qui assure les communications avec la face cachée porte, lui, le nom de Queqiao, « le pont de pies », celui que des oiseaux forment une fois l'an pour réunir deux amants séparés par la Voie lactée.
Un programme spatial d'État a donc emprunté ses noms de baptême à deux légendes populaires. Cela dit assez ce que ces récits sont en Chine : pas des reliques de folklore, mais un stock d'images commun, réemployé sans cesse, du calendrier des fêtes aux baptêmes de fusées.
Mythe, légende, conte : le chinois distingue trois choses#
Le vocabulaire critique chinois sépare ce que le français mélange volontiers.
Le est le mythe proprement dit, celui des origines et des divinités : Pangu qui sépare le ciel de la terre, Nüwa qui répare la voûte céleste avec des pierres de cinq couleurs après qu'un pilier du monde s'est brisé.
Le est la légende, rattachée à un lieu, à une époque ou à un personnage qu'on suppose avoir existé. Le est le conte populaire, transmis oralement, sans ancrage historique revendiqué.
La plupart des récits dont il est question ici circulent entre ces catégories. Ils changent de forme selon les siècles, les régions et le support, et c'est précisément ce qui les maintient en vie.
Le mot est un néologisme du début du XXᵉ siècle, formé de 神 (shén, « divinité ») et 话 (huà, « parole, récit »), calqué sur le terme japonais shinwa lui-même forgé pour traduire l'européen « mythologie ». Avant cela, le chinois classique n'avait pas de mot unique pour désigner l'ensemble de ces récits.
Chang'e : dix soleils, un élixir, une femme sur la lune#
Le noyau du récit est ancien et se trouve consigné, entre autres, dans le Huainanzi, compilation philosophique présentée à la cour des Han vers 139 avant notre ère. On y lit que Chang'e (嫦娥) déroba l'élixir d'immortalité que son époux, l'archer Yi (羿), avait obtenu de la Reine mère de l'Occident, puis s'enfuit vers la lune.
L'épisode qui précède est encore plus connu. Dix soleils apparaissent un jour ensemble dans le ciel, brûlant les récoltes et desséchant les rivières. Yi, archer d'exception, en abat neuf d'une flèche chacun et laisse le dernier, celui qui nous éclaire.
Les versions divergent ensuite, et c'est le plus intéressant. Dans les récits les plus anciens, Chang'e agit par convoitise et son vol ressemble à une trahison. Dans les versions popularisées plus tard, elle avale l'élixir pour l'empêcher de tomber entre les mains d'un disciple félon pendant l'absence de son mari, et son envol devient un sacrifice. La même femme, selon le siècle, est une voleuse ou une héroïne.
Sur la lune, elle n'est pas seule : le y pile sans fin des plantes dans un mortier, et , condamné pour une faute, abat un cannelier qui repousse à chaque coup de hache. La fête de la mi-automne, le quinzième jour du huitième mois lunaire, a fixé l'ensemble dans le calendrier : on lève les yeux vers la pleine lune en pensant aux absents.
Le bouvier et la tisserande : une histoire écrite dans le ciel#
Cette légende est d'abord une carte du ciel. , la tisserande, est l'étoile Véga ; , le bouvier, est Altaïr ; et la Voie lactée, le « fleuve d'argent » (银河, yínhé), les sépare.
Le couple d'étoiles est mentionné dès le Classique des vers (诗经), l'anthologie poétique la plus ancienne de la littérature chinoise, dont les pièces sont datées entre le XIᵉ et le VIᵉ siècle avant notre ère. Le récit complet, lui, se met en place sous les Han : une fille du Ciel descend se baigner sur terre, un jeune bouvier lui prend ses vêtements sur les conseils de son buffle, ils s'épousent et ont deux enfants. La grand-mère céleste rappelle la tisserande, trace le fleuve d'argent d'un trait d'épingle à cheveux, et le bouvier, chaussé de la peau de son buffle mort, ne peut franchir l'eau.
Le compromis est célèbre : chaque année, le septième jour du septième mois lunaire, des pies forment un pont au-dessus du fleuve et les deux amants se retrouvent pour une nuit. Cette date est devenue la fête de , transformée depuis les années 2000 en équivalent commercial de la Saint-Valentin.
Deux étoiles qui ne se rejoindront jamais ont produit la plus durable histoire d'amour de la littérature chinoise.
Les quatre grandes légendes populaires#
Les folkloristes chinois du XXᵉ siècle ont regroupé sous l'appellation de « quatre grandes légendes populaires » (四大民间传说) quatre récits d'amour contrarié. Le classement est moderne ; les histoires, elles, ont plusieurs siècles.
| Légende | Chinois | Attestation ancienne | Ce qui sépare les amants |
|---|---|---|---|
| Le bouvier et la tisserande | 牛郎织女 | Étoiles citées dans le Classique des vers | La hiérarchie céleste |
| Les amants papillons | 梁山伯与祝英台 | Notices d'époque Tang sur un couple du Zhejiang | Un mariage arrangé |
| La légende du serpent blanc | 白蛇传 | Recueils des Song du Sud, version fixée par Feng Menglong en 1624 | Un moine et l'ordre naturel |
| Meng Jiangnü | 孟姜女 | Récit d'une veuve dans le Zuo zhuan, transposé à la Grande Muraille sous les Tang | La corvée impériale |
Les amants papillons racontent l'histoire de Zhu Yingtai, jeune fille déguisée en garçon pour étudier, et de son condisciple Liang Shanbo, qui ne découvre son sexe que trop tard. Elle est promise à un autre ; il en meurt ; le jour du mariage, la tombe s'ouvre sur le passage du cortège, elle s'y jette, et deux papillons s'en échappent. Le concerto pour violon composé en 1959 par He Zhanhao et Chen Gang a fait de cette histoire la mélodie chinoise la plus jouée hors de Chine.
Le serpent blanc met en scène Bai Suzhen, esprit-serpent devenue femme, son mariage avec le lettré Xu Xian et l'acharnement du moine Fahai, qui l'emprisonne sous la pagode de Leifeng, au bord du lac de l'Ouest à Hangzhou. Fait rare pour une légende : le monument existe, et son effondrement en 1924 a été un événement national.
Meng Jiangnü part chercher son mari enrôlé de force sur le chantier de la Grande Muraille. Apprenant sa mort, elle pleure si fort qu'un pan de mur s'écroule et découvre ses ossements. Le récit est explicitement politique : il ne pleure pas seulement un homme, il accuse un chantier d'État.
L'effondrement de la pagode de Leifeng, le 25 septembre 1924, a fait l'objet d'un essai célèbre de Lu Xun, qui s'en réjouissait comme de la chute d'un symbole d'oppression. La pagode a été reconstruite en 2002, avec ascenseurs et escalators, au-dessus des vestiges de l'ancienne.
Ce que ces récits disent de la société qui les raconte#
Un point commun saute aux yeux quand on aligne ces histoires : dans les quatre cas, deux êtres s'aiment et une autorité les sépare. La hiérarchie céleste, la famille, le clergé bouddhique, l'État bâtisseur. Aucune de ces légendes ne se termine par un mariage heureux et durable ; toutes se terminent par une métamorphose, une séparation réglée ou un monument.
C'est ce qui explique leur longévité politique. Sous l'empire, elles offraient une critique acceptable de l'ordre familial et administratif, parce qu'elle passait par le merveilleux. Au XXᵉ siècle, elles ont été relues comme des dénonciations du féodalisme, adaptées en opéras réformés puis en films. Aujourd'hui, elles nourrissent les séries xianxia, où des immortels s'aiment malgré les interdits célestes sur cinquante épisodes.
Ces récits circulent avec quelques mots qui reviennent toujours : 月亮 (yuèliang, la lune), 仙 (xiān, l'immortel) et 传说 (chuánshuō, la légende). ChineseSRS, notre application de répétition espacée, installe ce vocabulaire et le chinois du quotidien qui va avec.
Où elles vivent aujourd'hui#
Le calendrier reste leur premier support. La fête de la mi-automne porte Chang'e et le lapin de jade ; Qixi porte le bouvier et la tisserande, avec un décalage assumé entre le récit d'origine, où l'on célébrait l'habileté des jeunes filles au tissage, et l'usage actuel, largement commercial.
L'opéra les fait vivre autrement. Le Serpent blanc et Liang Zhu comptent parmi les pièces les plus jouées des répertoires kunqu, yue et jingju, avec des scènes que le public connaît par cœur, comme le combat des eaux où Bai Suzhen inonde le monastère de Jinshan.
Restent les usages inattendus, comme ces noms de sondes lunaires et de satellites relais. Une agence spatiale qui appelle son rover « lapin de jade » ne fait pas seulement un clin d'œil : elle inscrit une mission technique dans une continuité culturelle, et rappelle qu'en Chine, la lune n'a jamais été un simple caillou.
À lire aussiFête de la mi-automne : la pleine lune, les mooncakes et Chang'eLa fête de la mi-automne donne à Chang'e son rendez-vous annuel, avec gâteaux de lune et lanternes.
Qixi, la nuit du pont de pies, est devenue la fête des amoureux du calendrier chinois.
FAQ#
Chang'e est-elle une déesse ? Elle est devenue une figure divine par son ascension, mais les textes anciens la présentent comme une femme, épouse de l'archer Yi. Elle reçoit des offrandes lors de la fête de la mi-automne sans avoir de culte organisé comparable à celui des grandes divinités taoïstes.
Qixi est-elle vraiment la Saint-Valentin chinoise ? C'est une appellation moderne et commerciale. La fête célébrait à l'origine les talents domestiques des jeunes filles, qui priaient la tisserande pour obtenir de l'adresse à l'aiguille. Son assimilation à une fête des amoureux date surtout des années 2000.
Ces légendes sont-elles taoïstes ou bouddhiques ? Ni l'une ni l'autre exclusivement. Elles mêlent des couches successives : cosmologie ancienne, panthéon taoïste, figures bouddhiques comme le moine Fahai, et morale confucéenne sur la famille et le devoir.
Quelles adaptations regarder pour commencer ? Les versions filmées ou scéniques du Serpent blanc sont les plus accessibles, notamment en opéra yue et en séries chinoises. Pour les amants papillons, le concerto pour violon de 1959 offre une entrée par la musique, sans dialogue à suivre.
Le lapin de la lune est-il chinois ou japonais ? Les deux cultures le connaissent, avec une différence nette : en Chine il pile un élixir d'immortalité, au Japon il pile du riz pour faire des gâteaux de riz. Le motif circule dans toute l'Asie orientale et son origine précise reste discutée.
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Fête de la mi-automne : la pleine lune, les mooncakes et Chang'e
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