
Le Gaokao : l'examen qui decide du destin de onze millions de Chinois
Tout savoir sur le Gaokao, l'examen national d'entree a l'universite en Chine. Histoire, pression sociale, preparation intensive et impact sur la societe chinoise.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
Chaque annee, au debut du mois de juin, la Chine retient son souffle. Des rues entieres sont fermees a la circulation. Des chantiers s'arretent. Les klaxons se taisent. Les parents se massent devant les grilles des lycees, le visage serre, les mains jointes. Derriere ces grilles, pres de onze millions d'adolescents s'assoient a leur pupitre et ouvrent un cahier d'examen qui va, en deux ou trois jours, determiner la trajectoire de leur vie entiere. C'est le , l'examen national d'entree a l'universite, et il n'existe rien de comparable dans aucun autre pays du monde.
Le Gaokao n'est pas un simple concours. C'est un rituel collectif, un evenement national, un stress partage par des centaines de millions de familles, et le mecanisme central par lequel la societe chinoise distribue les chances de mobilite sociale. Comprendre le Gaokao, c'est comprendre la Chine contemporaine : sa meritocratie implacable, sa foi dans l'education, et la pression ecrasante que cette foi fait peser sur ses enfants.
Origines : l'heritage imperial des examens#
est l'abreviation de , soit « examen national unifie de recrutement des etablissements d'enseignement superieur ordinaires ». Le mot se compose de et . Litteralement : l'examen supreme.
La Chine n'a pas invente les examens, mais elle les a perfectionnes avant tout le monde. Le systeme des , instaure sous la dynastie Sui en 605, permettait a n'importe quel homme, quelle que soit sa naissance, d'acceder aux postes de fonctionnaire en reussissant une serie d'epreuves. Ce systeme a fonctionne pendant 1 300 ans, jusqu'a son abolition en 1905. Il a profondement ancre dans la culture chinoise l'idee que le merite scolaire est la voie royale de l'ascension sociale.
Le Gaokao moderne est ne en 1952, trois ans apres la fondation de la Republique populaire de Chine. Le nouveau gouvernement avait besoin d'un mecanisme centralisé pour selectionner les etudiants des universites nationales. L'examen fut suspendu pendant la Revolution culturelle (1966-1976), une decennie ou les universites fermerent et ou l'education fut denoncee comme bourgeoise. Sa restauration en 1977, sous l'impulsion de , est consideree comme l'un des tournants de la Chine moderne : 5,7 millions de candidats se presenterent cette annee-la pour 270 000 places, un taux d'admission de 4,7 %.
Le Gaokao est le seul examen au monde ou un pays entier modifie son comportement pendant trois jours pour ne pas deranger ses enfants.
Deux jours qui pesent dix ans#
Le Gaokao se deroule chaque annee les 7 et 8 juin (certaines provinces ajoutent un troisieme jour). Tous les candidats de Chine passent les epreuves aux memes dates, aux memes heures. Les matieres obligatoires sont le , les et l'. Selon les provinces, les candidats choisissent ensuite entre des matieres de sciences (physique, chimie, biologie) ou de lettres (histoire, geographie, sciences politiques).
Le score maximal est generalement de 750 points. Le seuil d'admission varie selon les provinces et les universites. Les deux universites les plus prestigieuses — et — exigent des scores superieurs a 680 dans la plupart des provinces, soit un niveau atteint par moins de 0,1 % des candidats.
Pendant le Gaokao, la police ferme les rues autour des centres d'examen, les travaux de construction sont suspendus dans un rayon de 500 metres, et des lignes telephoniques d'urgence sont ouvertes pour les candidats en retard. En 2023, un pere a traverse une riviere a la nage parce que le pont etait ferme et que sa fille avait oublie sa carte d'identite. La police l'a escorte en moto jusqu'au centre d'examen.
La preparation : trois ans de sacrifice#
La preparation au Gaokao commence des l'entree au lycee, et pour beaucoup d'eleves, bien avant. Les trois annees de lycee sont structurees autour de l'examen. La derniere annee, appellee , est particulierement intense : les cours durent de 7 h du matin a 22 h, six jours sur sept. Les eleves dorment en dortoir, mangent a la cantine, et passent leurs rares moments libres a reviser.
Les consistent a resoudre des milliers de problemes types. Les eleves remplissent des dizaines de cahiers d'exercices, refont les sujets des annees precedentes, et s'entrainent dans des conditions d'examen simulees chaque mois. Cette methode est critiquee pour son caractere mecanique, mais elle reste la norme car elle fonctionne : la repetition cree des automatismes qui font gagner les minutes decisives le jour J.
Les representent une industrie colossale. Avant la campagne de regulation de , le marche du soutien scolaire en Chine pesait plus de 100 milliards de dollars. Le gouvernement a depuis interdit les cours prives a but lucratif pour les matieres scolaires, mais le systeme de pression reste intact : les familles trouvent d'autres moyens — tuteurs prives, cours en ligne, camps de revision pendant les vacances.
Le poids des familles#
Le Gaokao n'est pas l'affaire du seul candidat. C'est un projet familial, parfois sur trois generations. Les parents sacrifient leurs economies pour financer les cours particuliers. Les grands-parents demenagent pour s'occuper des taches domestiques et liberer du temps de revision. Certaines familles louent un appartement pres du lycee pour eviter a l'enfant les longs trajets en bus.
Le phenomene des illustre cette devotion : des meres quittent leur emploi pour s'installer pres du lycee de leur enfant et se consacrer entierement a son soutien logistique et emotionnel pendant les trois ans de preparation. Elles cuisinent, lavent le linge, surveillent le sommeil, et deviennent les gardiennes silencieuses d'un reve universitaire qui est autant le leur que celui de leur enfant.
En Chine, le Gaokao n'est pas un examen individuel. C'est un pacte familial : l'enfant etudie, et la famille entiere se reorganise autour de cet effort.
La ville de Maotanchang : l'usine a Gaokao#
Aucun lieu n'incarne mieux l'obsession du Gaokao que , une petite ville de la province de l'Anhui dont le lycee est surnomme l'. Chaque annee, plus de 20 000 eleves y sont inscrits, dont beaucoup de , ces candidats qui repassent l'examen apres un premier echec.
Le rythme est militaire : reveil a 6 h, cours jusqu'a 22 h 30, extinction des lumieres a 23 h. Les telephones portables sont confisques. Les sorties sont interdites sauf le dimanche apres-midi. Le jour du depart vers les centres d'examen, des dizaines de bus escortes par la police quittent la ville sous les applaudissements et les larmes des parents alignes le long de la route. Les images de ce depart sont devenues virales sur les reseaux sociaux chinois, symbole a la fois de la determination collective et de la pression insoutenable du systeme.
Les inegalites derriere la meritocratie#
Le Gaokao est presente comme le grand egaliteur : un examen anonyme, identique pour tous, ou seul le score compte. Mais cette meritocratie formelle masque des inegalites profondes.
Les quotas provinciaux font que le seuil d'admission a Pekin ou Tsinghua varie selon la province d'origine du candidat. Un eleve de Pekin a statistiquement beaucoup plus de chances d'entrer dans une universite d'elite qu'un eleve du Henan ou du Shandong, provinces surpeuplees ou la competition est feroce. Cette disparite alimente un ressentiment profond et un debat national permanent.
Le fosse entre villes et campagnes est tout aussi marquant. Les lycees ruraux manquent de professeurs qualifies, de materiels pedagogiques et de ressources pour les cours de soutien. Les enfants de migrants, dont le hukou (户口, livret de residence) est enregistre dans leur province d'origine, doivent souvent retourner passer le Gaokao dans une province ou ils n'ont jamais etudie.
Apres l'examen : euphorie et desolation#
Le jour des resultats, en general fin juin, est un autre moment de tension nationale. Les scores sont publies en ligne, et les reseaux sociaux chinois explosent de joies et de drames. Les , les premiers de chaque province, deviennent des celebrites locales, interviewes par la television et felicites par les autorites. Le terme vient du systeme imperial, ou le zhuangyuan etait le premier laureat des examens nationaux.
Pour ceux qui echouent ou obtiennent un score inferieur a leurs esperances, les options sont limitees : accepter une universite de moindre prestige, tenter les universites privees, partir etudier a l'etranger (pour ceux qui en ont les moyens), ou devenir fùdú shēng et recommencer une annee entiere de preparation pour retenter le Gaokao l'annee suivante. Environ 15 a 20 % des candidats choisissent cette derniere option.
À lire aussiWeChat : la super-app qui fait toutWeChat est aussi au coeur de la vie scolaire chinoise : les groupes de parents d'eleves, les resultats d'examens et les discussions sur le Gaokao s'y deroulent en temps reel.
Un systeme en mutation#
Le Gaokao fait l'objet de reformes continues. Depuis 2014, plusieurs provinces experimentent un systeme de selection flexible ou les eleves choisissent trois matieres parmi six au lieu d'etre enfermes dans la filiere « sciences » ou « lettres ». L'objectif est de reduire la pression et de valoriser des profils plus diversifies.
D'autres reformes visent a integrer des criteres extrascolaires : entretiens, dossiers, lettres de motivation. Mais ces tentatives se heurtent a la mefiance populaire envers tout systeme qui ouvrirait la porte au favoritisme et a la corruption. Le Gaokao, malgre ses defauts, reste percu comme le mecanisme le plus equitable disponible, precisement parce qu'il est brutal, anonyme et chiffre.
Le debat sur le Gaokao est le debat sur la Chine elle-meme : comment concilier meritocratie et egalite ? Comment recompenser l'effort sans ecraser la jeunesse ? Comment moderniser un systeme qui fonctionne depuis mille quatre cents ans sous differentes formes ? Apprendre le chinois, c'est aussi decouvrir ces tensions, ces mots — gāokǎo, fùdú, zhuàngyuán — qui racontent une societe ou l'education n'est pas un droit abstrait mais un combat quotidien, familial, visceral.
FAQ#
Quand a lieu le Gaokao ? Les 7 et 8 juin de chaque annee (certaines provinces ajoutent le 9 ou le 10 juin). Tous les candidats de Chine passent les epreuves aux memes dates et heures.
Combien de candidats passent le Gaokao chaque annee ? Environ 11 a 13 millions de candidats, ce qui en fait le plus grand examen du monde. En 2024, 13,42 millions d'eleves se sont presentes.
Quelles sont les matieres du Gaokao ? Trois matieres obligatoires (chinois, mathematiques, anglais) et trois matieres au choix parmi la physique, la chimie, la biologie, l'histoire, la geographie et les sciences politiques, selon les provinces.
Peut-on repasser le Gaokao ? Oui. Les candidats qui echouent ou souhaitent ameliorer leur score peuvent devenir des fùdú shēng (复读生) et repasser l'examen l'annee suivante. Environ 15 a 20 % des candidats sont des redoublants.
Le Gaokao est-il le seul moyen d'entrer a l'universite en Chine ? C'est le principal, mais il existe des voies alternatives : admissions recommandees pour les eleves exceptionnels, concours artistiques et sportifs, et programmes d'etudes a l'etranger. Ces voies restent marginales.
Credits photographiques : les images utilisees dans cet article proviennent de Wikimedia Commons sous licence CC BY-SA 4.0.
996 : le systeme de travail qui epuise la Chine
Enquete sur le systeme 996 en Chine, ou les employes de la tech travaillent de 9 h a 21 h, 6 jours sur 7. Origines, polemiques, mouvement tang ping et reformes.
Image de couverture : Foxy2019 · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0


