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Groupe de femmes dansant le guangchangwu sur une place publique en Chine
Société9 min de lecture

Guangchangwu : les mamies chinoises qui font danser les places publiques

Decouverte du guangchangwu, le phenomene des danses collectives sur les places publiques en Chine. Origines, polemiques, impact social et 100 millions de pratiquantes.

La rédaction Kotoba

Studio éditorial

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Il est six heures du matin a Chengdu, et le parc du Peuple s'eveille dans une brume tiede. Sous les ginkgos, une vingtaine de femmes en tenue de sport se disposent en rangs serres face a une enceinte Bluetooth posee sur un banc. La musique demarre — un tube de pop chinoise des annees 2000, le volume pousse au maximum — et les corps se mettent en mouvement. Pas de professeur, pas de scene, pas de public. Juste des bras qui montent en cadence, des hanches qui balancent, des sourires complices, et un bonheur collectif si palpable qu'il donne envie de poser son cafe et de les rejoindre. Bienvenue dans le monde du , la danse des places publiques, le phenomene culturel le plus massif et le plus controverse de la Chine contemporaine.

Le guangchangwu, ce sont plus de 100 millions de pratiquants — en immense majorite des femmes retraitees — qui, chaque matin et chaque soir, investissent les parcs, les places, les parkings, les esplanades de centres commerciaux et meme les dessous d'autoroutes pour danser ensemble sur de la musique amplifiee. C'est gratuit, c'est spontane, c'est partout, et c'est devenu l'un des symboles les plus reconnaissables de la vie urbaine chinoise.

Signification

se compose de et . Litteralement : la danse de la place. Le mot guǎngchǎng designe ces vastes espaces ouverts qui caracterisent l'urbanisme chinois — la place Tian'anmen en est le prototype — et que les danseuses se sont reappropries comme scenes de spectacle populaire.

Origines : du maoisme au karaoké#

Le guangchangwu n'est pas ne de rien. Ses racines plongent dans deux traditions distinctes qui se sont croisees dans la Chine des annees 1990.

La premiere est la tradition des danses collectives revolutionnaires de l'ere maoiste. Dans les annees 1950 et 1960, le Parti communiste encourageait les exercices physiques collectifs et les danses de groupe comme outils de cohesion sociale et de sante publique. Les , danses folkloriques du nord de la Chine, furent adaptees en danses de masse executees sur les places lors des fetes nationales. L'habitude de se retrouver en groupe dans l'espace public pour bouger ensemble est restee inscrite dans la culture chinoise.

La seconde racine est l'essor economique des annees 1990-2000. La reforme des entreprises d'Etat poussa des millions de travailleurs a la retraite anticipee, en particulier des femmes, dont l'age legal de depart a la retraite est de 50 ans (55 pour les cadres). Ces femmes, souvent dans la force de l'age, se retrouverent avec du temps libre, une pension modeste, et peu de loisirs accessibles. Les places publiques, gratuites et vastes, devinrent leur terrain de jeu.

Au debut, les groupes etaient petits et discrets. Puis les enceintes portables sont devenues bon marche, les choregraphies se sont diffusees sur Internet, et le mouvement a explose. En quelques annees, le guangchangwu est passe de passe-temps marginal a phenomene de masse.

Le guangchangwu est la revanche silencieuse de millions de femmes chinoises a qui la societe disait que la retraite etait la fin. Elles en ont fait un commencement.

Le rituel quotidien#

Un groupe de guangchangwu typique fonctionne de maniere informelle. Il y a generalement une , souvent la fondatrice du groupe, qui choisit la musique, apprend les choregraphies et se place au premier rang pour que les autres puissent la suivre. Il n'y a ni inscription, ni cotisation, ni obligation. On vient quand on peut, on part quand on veut.

Les sessions ont lieu deux fois par jour : tot le matin (entre 6 h et 8 h) et en fin de journee (entre 19 h et 21 h). Chaque session dure entre une et deux heures. Le repertoire musical va de la pop chinoise aux musiques folkloriques tibetaines ou mongoles, en passant par la salsa, le cha-cha-cha, et parfois des tubes occidentaux remixes. Les choregraphies sont simples, repetitives, et concues pour etre apprises rapidement : bras leves, pas lateraux, rotation, claquement de mains, le tout en rythme.

L'equipement est minimal : des chaussures de sport, des vetements confortables, et une enceinte Bluetooth suffisamment puissante pour couvrir la place. Les groupes les plus organises ont des tenues assorties — souvent des vestes de sport rouges ou roses — et se produisent lors de competitions locales ou de fetes de quartier.

Le saviez-vous ?

Le guangchangwu a depasse les frontieres de la Chine. Des groupes de danseuses chinoises ont fait les gros titres a New York (Sunset Park, Brooklyn), a Paris (place de la Republique), a Sydney et a Vancouver. A Manhattan, des plaintes pour bruit ont conduit a l'arrestation d'une meneuse de 60 ans en 2013, un incident qui a provoque un tollé dans la presse chinoise et ouvert un debat sur le choc culturel entre communautes.

La guerre du bruit#

Le guangchangwu est adore par ceux qui le pratiquent et deteste par ceux qui l'entendent. La est le grand conflit social lie au phenomene.

Les enceintes des groupes de guangchangwu sont souvent poussees a des volumes considerables — 80, 90, parfois 100 decibels — dans des espaces publics entoures d'immeubles residentiels. Les riverains se plaignent de ne plus pouvoir dormir, etudier ou regarder la television. Les conflits, parfois violents, se sont multiplies dans les annees 2010. Des residents exasperes ont jete de l'eau sur les danseuses depuis leurs balcons. D'autres ont achete des pour renvoyer un son insupportable vers les groupes. En 2014, un homme de Wuhan a tire avec un fusil de chasse au-dessus d'un groupe de danseuses pour les faire fuir — il a ete arrete.

Les autorites locales ont tente de reguler le phenomene : interdiction apres 21 h, limitation du volume sonore, designation de zones de danse autorisees. En 2015, le gouvernement central est intervenu : le ministere de la Culture et l'Administration generale des Sports ont publie 12 choregraphies officielles de guangchangwu, une tentative de standardisation et d'encadrement qui a ete accueillie avec un melange d'amusement et de mefiance par les danseuses, habituees a leur autonomie.

Plus qu'une danse : un filet social#

Pour comprendre pourquoi le guangchangwu resiste a toutes les polemiques, il faut comprendre ce qu'il represente pour ses pratiquantes. Ce n'est pas simplement de l'exercice physique — meme si les benefices pour la sante sont reels : amelioration de l'equilibre, reduction du stress, prevention de l'osteoporose, maintien de la mobilite articulaire.

Le guangchangwu est avant tout un reseau social. Dans une societe ou les femmes retraitees sont souvent isolees — les enfants ont quitte le foyer, le mari est absent ou decede, le quartier a change avec l'urbanisation — le groupe de danse remplace la communaute perdue. On y trouve des amies, des confidentes, des complices. On y celebre les anniversaires, on s'y echange des nouvelles du quartier, on s'y soutient dans les moments difficiles. Pour beaucoup de femmes, le groupe de guangchangwu est la structure sociale la plus importante de leur vie quotidienne.

L'aspect democratique du guangchangwu est aussi essentiel. Pas besoin d'etre riche. Pas besoin de materiel couteux. Pas besoin de savoir danser — on apprend sur place, en suivant les autres. Dans un pays ou les inegalites economiques se creusent et ou les espaces de loisirs gratuits se rarefient, la place publique reste le dernier espace egalitaire, et les danseuses le defendent avec une tenacite qui ferait palir bien des activistes.

Le guangchangwu et la Chine qui change#

Le phenomene du guangchangwu est un miroir de la Chine contemporaine. Il revele les tensions entre espace public et espace prive, entre les droits des individus et ceux de la collectivite, entre une generation qui a connu la frugalite maoiste et une generation qui aspire au confort et au silence.

Il eclaire aussi la condition des femmes retraitees en Chine, une population immense (la Chine compte plus de 280 millions de personnes de plus de 60 ans) et largement invisible dans le debat public. Le guangchangwu leur donne une visibilite, une voix, une presence dans la ville qui leur est habituellement refusee. Les moqueries — « les damas » (大妈, dàmā, « les tatas »), « les mamies qui dansent » — ne les atteignent plus. Elles dansent, et la ville doit composer avec elles.

Le gouvernement lui-meme a fini par accepter le phenomene. En 2021, le Conseil d'Etat a integre le guangchangwu dans son plan national pour le sport populaire, reconnaissant officiellement ce que tout le monde savait deja : la danse des places publiques est un fait social majeur, et il vaut mieux l'encadrer que la combattre.

À lire aussiConfucius et le confucianisme : la pensée qui a façonné l'Asie

Le confucianisme valorise l'harmonie sociale et le respect des aines. Le guangchangwu teste ces principes : les danseuses, en tant qu'ainees, revendiquent un droit a l'espace public que les plus jeunes leur contestent. Un conflit generationnel tres chinois.

Danser pour exister#

Chaque matin, avant que la ville ne se reveille, et chaque soir, quand les bureaux se vident, les places de Chine vibrent au son des enceintes Bluetooth et des pas synchronises. Les danseuses du guangchangwu ne demandent ni permission ni approbation. Elles occupent l'espace, elles font du bruit, elles derangent — et c'est exactement pour ca que le phenomene est fascinant. Il dit quelque chose de profond sur une societe en mutation : meme dans un pays de 1,4 milliard d'habitants, les individus trouvent des manieres de se rendre visibles.

Apprendre le chinois, c'est aussi decouvrir ces mots — guǎngchǎng wǔ, dàmā, lǐng wǔ — qui racontent une Chine que les manuels ignorent. Une Chine ou la danse est un acte de resistance douce, ou la place publique est un champ de bataille culturel, et ou cent millions de femmes retraitees ont decide que la meilleure reponse a l'invisibilite, c'est de danser.

FAQ#

Combien de personnes pratiquent le guangchangwu ? Les estimations varient entre 100 et 200 millions de pratiquants reguliers en Chine, ce qui en fait l'activite physique collective la plus repandue du pays.

Qui sont les pratiquants du guangchangwu ? En immense majorite des femmes retraitees, generalement agees de 50 a 75 ans. Quelques hommes participent, mais ils restent minoritaires. Le phenomene touche toutes les villes chinoises, des megapoles aux petites villes de province.

Pourquoi le guangchangwu est-il controverse ? A cause du bruit. Les enceintes utilisees par les groupes sont souvent tres puissantes, et les sessions ont lieu dans des espaces publics entoures d'habitations. Les conflits entre danseuses et riverains ont donne lieu a des incidents parfois violents.

Existe-t-il du guangchangwu hors de Chine ? Oui. Les diasporas chinoises ont exporte la pratique a New York, Paris, Sydney, Vancouver et dans de nombreuses villes d'Asie du Sud-Est. Le phenomene y suscite les memes reactions : admiration pour la vitalite des danseuses, exasperation pour le volume sonore.


Credits photographiques : les images utilisees dans cet article proviennent de Wikimedia Commons sous licence CC BY-SA 4.0.

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Image de couverture : 彩色琪子 · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0

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