
Baseball coréen : le KBO et sa culture de gradins
Chants par joueur, meneur de tribune, poulet frit en tribune et record de dix millions de spectateurs : comment le baseball est devenu le sport roi en Corée.
La rédaction Kotoba Interactive
Studio éditorial
Dans un stade de baseball coréen, la moitié du spectacle tourne le dos au terrain. Sur une estrade plantée devant les gradins, un homme au micro fait face au public, lance le chant du joueur qui vient à la batte, et vingt mille personnes reprennent ensemble, bâtons gonflables en main. Derrière lui, la partie continue ; personne ne le regarde jouer.
Le baseball est le sport le plus suivi de Corée du Sud, très loin devant le football, et il l'est pour des raisons qui tiennent autant à ce qui se passe dans les tribunes qu'au jeu lui-même. En 2024, la ligue professionnelle a franchi pour la première fois la barre des dix millions de spectateurs sur une saison.
Une ligue née d'un calcul politique#
La Korea Baseball Organization est fondée en 1982 avec six clubs. Le premier match se joue le 27 mars de cette année-là, au stade de Dongdaemun à Séoul, entre les Samsung Lions et les MBC Chungyong, futurs LG Twins, et c'est le président Chun Doo-hwan qui lance la première balle.
Le contexte compte. Arrivé au pouvoir par un coup d'État, responsable de la répression de Gwangju en 1980, le régime cherche à occuper une opinion tenue à l'écart de la vie politique. Les historiens de la période décrivent une stratégie du divertissement de masse, résumée par la formule « 3S » pour sport, screen, sex : le baseball professionnel en est la pièce maîtresse, avec des clubs adossés aux grands groupes industriels et ancrés dans les capitales régionales.
L'ironie est que cette manœuvre a produit autre chose que ce qu'elle visait. En donnant à chaque province une équipe à défendre, elle a offert un exutoire à des rivalités régionales anciennes, en particulier entre le Gyeongsang et le Jeolla, et créé des attachements que quarante ans n'ont pas usés.
Le baseball se dit , littéralement « balle des champs », un mot forgé au Japon à la fin du XIXᵉ siècle et passé tel quel en coréen. Le supporterisme organisé, lui, se dit , « soutien, encouragement », terme qui désigne aussi bien les chants que le matériel et les gestes.
Dix équipes, dix conglomérats#
Une équipe coréenne ne porte pas d'abord le nom de sa ville mais celui de son propriétaire. On ne dit pas « les Giants de Busan » mais « les Lotte Giants », et le maillot rappelle chaque soir quel groupe paie les salaires.
| Club | Ville | Groupe propriétaire | Stade |
|---|---|---|---|
| Doosan Bears | Séoul | Doosan | Jamsil |
| LG Twins | Séoul | LG | Jamsil |
| Kiwoom Heroes | Séoul | Kiwoom Securities | Gocheok Sky Dome |
| SSG Landers | Incheon | Shinsegae | Munhak |
| KT Wiz | Suwon | KT | Suwon KT Wiz Park |
| Hanwha Eagles | Daejeon | Hanwha | Daejeon |
| Samsung Lions | Daegu | Samsung | Daegu Samsung Lions Park |
| Lotte Giants | Busan | Lotte | Sajik |
| KIA Tigers | Gwangju | Hyundai Motor (KIA) | Gwangju-KIA Champions Field |
| NC Dinos | Changwon | NC Soft | Changwon NC Park |
La saison régulière compte 144 matchs par équipe, d'avril à début octobre. Les cinq premiers accèdent à des séries éliminatoires en escalier, où l'équipe la mieux classée attend directement en finale, la Korean Series, celle que les deux clubs de Séoul partageant le stade de Jamsil se disputent régulièrement devant des salles pleines.
Le meneur de tribune, vrai maître de cérémonie#
Chaque club emploie un , meneur de tribune, et une équipe de pom-pom girls qui travaillent sur une estrade, dos au terrain, face au public. Leur rôle n'est pas décoratif : ils décident quel chant lancer, à quel moment, et tiennent le rythme pendant trois heures.
Chaque joueur possède son propre chant d'entrée, souvent bâti sur une chanson de variété ou de K-pop dont les paroles ont été remplacées par son nom. Les supporters les connaissent tous, y compris ceux des adversaires, et un joueur transféré emporte parfois son air avec lui. À cela s'ajoutent des chants de club, des chants de situation, un pour le coup sûr, un pour le retour au score, et l'usage systématique des bâtons gonflables, les makdaefungseon, qui produisent le fond sonore continu du stade.
Le stade Sajik de Busan, fief des Lotte Giants, est surnommé « le plus grand karaoké d'Asie ». On y chante Busan Galmaegi (부산 갈매기, « la mouette de Busan »), une chanson de variété de 1982 devenue hymne officieux de la ville, et les supporters se coiffent de sacs plastique orange distribués pour ramasser les déchets, transformés en couvre-chefs collectifs.
À Séoul, on va au stade pour voir un match. À Busan, on y va pour chanter, et le match tombe bien.
Ce qu'on mange dans les gradins#
La deuxième différence saute aux yeux dès l'entrée : on apporte sa nourriture au stade coréen, et on peut y faire livrer un repas à son siège. Poulet frit, boîtes à emporter, bière pression servie dans les allées, l'ensemble forme le , contraction de chicken et maekju, la bière.
Cette tolérance a fabriqué une sociologie particulière du public. Un match dure trois heures, se regarde assis en groupe, en mangeant, sans obligation de suivre chaque lancer. Les familles y viennent, les collègues aussi, et les places les moins chères se remplissent en premier.
Trois mots suffisent pour suivre une soirée au stade : 야구 (yagu, le baseball), 응원 (eungwon, les encouragements) et 홈런 (homreon, le coup de circuit). KoreanSRS, notre application de répétition espacée, installe ce vocabulaire et le coréen du quotidien qui va avec.
Le ppadeon, ou l'art de jeter sa batte#
Le geste le plus exporté du baseball coréen ne rapporte aucun point. Le , contraction de ppatta deonjigi, « jeter la batte », consiste à envoyer son bâton en l'air d'un mouvement de poignet après avoir frappé une balle que l'on juge sortie du stade.
Aux États-Unis, le geste passe longtemps pour une insulte au lanceur et s'est réglé, pendant des décennies, par une balle envoyée dans les côtes au passage suivant. En Corée, il fait partie du plaisir, se travaille, se compare, et les compilations vidéo de bat flips coréens ont fait le tour des réseaux sociaux à partir des années 2010. La ligue américaine a fini par assouplir sa doctrine, en partie sous l'influence de ces images.
Au printemps 2020, la KBO a été l'une des premières ligues professionnelles au monde à reprendre la compétition, à huis clos, pendant la pandémie. La chaîne américaine ESPN, privée de baseball, a diffusé les matchs coréens en direct de nuit : des millions de spectateurs américains ont découvert les chants de tribune sur des gradins vides remplis de mannequins en carton.
2024, l'année des dix millions#
La ligue a longtemps plafonné autour de huit millions de spectateurs annuels. La saison 2024 a fait sauter le verrou : 10 731 646 entrées au total, pour une moyenne d'environ 15 100 spectateurs par match, un record dans l'histoire de la KBO.
Les clubs et les plateformes de billetterie ont attribué une part importante de cette poussée à un public plus jeune et nettement plus féminin qu'auparavant, arrivé par les réseaux sociaux, les vidéos de chants et les produits dérivés. Le phénomène a suffisamment marqué pour que des joueurs deviennent des figures de mode, avec séances photo et partenariats de marques, très loin de l'image ouvrière du baseball des années 1980.
Ce que la ligue exporte#
Le baseball coréen a fourni à la Ligue majeure américaine une lignée de joueurs entamée par Park Chan-ho, premier Coréen à y évoluer, sous le maillot des Dodgers de Los Angeles en 1994. Ont suivi le lanceur Ryu Hyun-jin, parti en 2013 et revenu terminer sa carrière chez les Hanwha Eagles, puis une génération plus récente dont Kim Ha-seong et Lee Jung-hoo, signé par les Giants de San Francisco à l'issue de la saison 2023.
Sur le plan international, deux dates comptent. La médaille d'or des Jeux olympiques de Pékin en 2008, obtenue avec un parcours parfait, et la finale de la Classique mondiale de baseball 2009, perdue contre le Japon en prolongation, qui reste le match le plus commenté de l'histoire récente du sport en Corée.
Ce qui frappe pourtant, quand on entre dans un stade coréen un soir de semaine, ce n'est ni le niveau de jeu ni le palmarès. C'est de constater qu'un sport lent, importé, longtemps utilisé comme diversion politique, est devenu le lieu où une ville chante ensemble trois heures durant, sans que personne ait besoin d'expliquer pourquoi.
À lire aussiChimaek : le poulet frit et la bière, religion nationale coréenneLe poulet frit et la bière ont leur propre histoire coréenne, dont le stade n'est qu'un des théâtres.
L'autre sport de masse coréen a suivi un chemin inverse : né dans les salles, il a fini par remplir les stades.
FAQ#
Combien coûte une place ? Les tarifs varient selon les clubs et les catégories, mais le baseball coréen reste un spectacle bon marché comparé au football européen, avec des places de tribune populaire à quelques milliers de wons et une politique tarifaire pensée pour les familles.
Peut-on apporter sa nourriture au stade ? Oui, c'est l'usage. Les stades autorisent l'entrée de repas et de boissons, la livraison à la place est courante, et les stands proposent poulet frit, calamars séchés et bière pression.
Quand se déroule la saison ? La saison régulière court d'avril à début octobre, avec 144 matchs par équipe, suivie des séries éliminatoires et de la Korean Series en octobre ou début novembre.
Faut-il connaître les règles du baseball ? Pas nécessairement pour passer une bonne soirée : les chants, les annonces et les écrans guident le public. Connaître les bases, coup sûr, retrait, manche, rend cependant les temps forts beaucoup plus lisibles.
Quelle équipe suivre quand on découvre ? Les Lotte Giants pour l'ambiance de Sajik, les Doosan Bears ou LG Twins pour un stade de Séoul facile d'accès, les KIA Tigers pour le club le plus titré de l'histoire de la ligue. Le choix d'un club en Corée est souvent une affaire de ville d'origine, rarement de palmarès.
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Image de couverture : Christophe95 · Christophe95, via Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0


