
Cycle sexagésimal ganzhi : cinq éléments, douze animaux
Le cycle sexagésimal ganzhi combine dix troncs célestes et douze branches terrestres en soixante ans. Origines sur os oraculaires, éléments, animaux et sens du temps.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
Pour ses soixante ans, un grand-père enfile une veste rouge que sa famille lui a offerte, et tout le monde autour de la table sait ce que cela signifie : il vient de boucler un tour complet du grand cadran chinois du temps. Ni cinquante-neuf ni soixante et un, mais soixante précisément, parce que ce chiffre n'a rien d'arbitraire. Il marque le retour exact à la combinaison d'éléments et d'animaux sous laquelle l'aïeul est né, comme si une horloge cosmique venait de repasser à midi.
Ce cadran porte un nom : le , le cycle sexagésimal chinois. Il ne compte pas le temps comme une ligne qui file vers l'avant, mais comme une roue de soixante crans qui tourne et revient toujours à son point de départ. Derrière l'apparente simplicité du zodiaque à douze animaux, que nous avons raconté ailleurs, se cache une mécanique bien plus profonde, où dix « troncs célestes » s'engrènent avec douze « branches terrestres » pour produire un cycle unique, utilisé sans interruption depuis plus de trois mille ans. C'est l'un des plus vieux systèmes de comptage encore vivants sur la planète.
Deux roues qui tournent ensemble : troncs et branches#
Le ganzhi repose sur l'emboîtement de deux séries, les troncs célestes et les branches terrestres, qui avancent d'un cran à chaque année. La première série, les , compte dix caractères : 甲乙丙丁戊己庚辛壬癸 (jiǎ yǐ bǐng dīng wù jǐ gēng xīn rén guǐ). La seconde, les , en compte douze : 子丑寅卯辰巳午未申酉戌亥. On accole un tronc et une branche pour nommer chaque unité de temps, année, mois ou jour.
Le cycle s'ouvre sur 甲子 (jiǎzǐ), premier tronc plus première branche. L'année suivante, les deux roues tournent d'un cran : 乙丑 (yǐchǒu), deuxième tronc, deuxième branche. Et ainsi de suite. On pourrait croire que cela produit cent vingt combinaisons, dix multipliés par douze, mais c'est une erreur féconde qui mérite qu'on s'y arrête, car elle explique le chiffre soixante.
contracte et . Le mot ne désigne pas deux listes séparées mais leur engrènement : chaque unité de temps porte un nom formé d'un tronc suivi d'une branche, comme 甲子 ou 辛亥.
Pourquoi soixante et non cent vingt#
La réponse tient à une contrainte de parité. Les troncs et les branches n'avancent pas indépendamment : ils tournent ensemble, un cran chacun à chaque pas. Le premier tronc (rang 1, impair) tombe toujours sur une branche de rang impair, et un tronc de rang pair sur une branche de rang pair. Jamais un tronc impair ne rencontre une branche paire. Sur les cent vingt appariements théoriques, la moitié seulement se réalise donc.
Mathématiquement, le cycle se referme au plus petit commun multiple de dix et de douze, soit soixante. Après soixante pas, le premier tronc et la première branche se retrouvent simultanément à leur point de départ, et la séquence 甲子 recommence. C'est cette série de soixante combinaisons qu'on appelle le , du nom de son premier terme.
Le ganzhi n'aligne pas les nombres, il fait tourner deux engrenages : c'est parce que dix et douze ne tombent juste ensemble qu'au bout de soixante crans que le cycle vaut soixante ans, et non cent vingt.
Cinq éléments, deux polarités : la logique des dix troncs#
Les dix troncs célestes ne sont pas dix symboles arbitraires : ce sont les cinq éléments de la cosmologie chinoise, chacun décliné en une version yang et une version yin. Ces cinq éléments, les , sont le Bois (木, mù), le Feu (火, huǒ), la Terre (土, tǔ), le Métal (金, jīn) et l'Eau (水, shuǐ). Cinq éléments fois deux polarités donnent exactement dix, et l'ordre des troncs suit cette progression, du Bois yang au premier rang jusqu'à l'Eau yin au dixième.
Chaque année du cycle porte ainsi trois informations superposées : un élément, une polarité et un animal. L'élément et la polarité viennent du tronc, l'animal vient de la branche. C'est pourquoi 2024, année 甲辰 (jiǎchén), se dit « Dragon de Bois yang » : 甲 est le Bois yang, 辰 est la branche du Dragon. Voici la table complète des dix troncs.
| Tronc | Élément (五行) | Polarité |
|---|---|---|
| 甲 (jiǎ) | Bois (木) | Yang |
| 乙 (yǐ) | Bois (木) | Yin |
| 丙 (bǐng) | Feu (火) | Yang |
| 丁 (dīng) | Feu (火) | Yin |
| 戊 (wù) | Terre (土) | Yang |
| 己 (jǐ) | Terre (土) | Yin |
| 庚 (gēng) | Métal (金) | Yang |
| 辛 (xīn) | Métal (金) | Yin |
| 壬 (rén) | Eau (水) | Yang |
| 癸 (guǐ) | Eau (水) | Yin |
Douze branches, douze animaux#
Les douze branches terrestres, elles, sont le versant familier du système : ce sont les supports des douze animaux du zodiaque, du Rat au Cochon, dont nous avons détaillé les personnalités et la légende de la grande course ailleurs. Chaque branche correspond à un animal dans un ordre fixe, et c'est cette correspondance qui permet de traduire un nom de branche en signe animal.
| Branche | Animal |
|---|---|
| 子 (zǐ) | Rat |
| 丑 (chǒu) | Buffle |
| 寅 (yín) | Tigre |
| 卯 (mǎo) | Lapin |
| 辰 (chén) | Dragon |
| 巳 (sì) | Serpent |
| 午 (wǔ) | Cheval |
| 未 (wèi) | Chèvre |
| 申 (shēn) | Singe |
| 酉 (yǒu) | Coq |
| 戌 (xū) | Chien |
| 亥 (hài) | Cochon |
Les douze branches portent les douze animaux : leur légende, leurs caractères et le mystère du Chat absent sont racontés en détail dans notre article dédié au zodiaque.
L'élément apporté par le tronc nuance le tempérament de l'animal. Un Cheval de Feu (l'année 2026, 丙午, bǐngwǔ) n'est pas un Cheval d'Eau : le premier passe pour ardent et impétueux, le second pour souple et intuitif. C'est cette combinaison, animal plus élément plus polarité, qui donne à chaque année sa couleur singulière et qui explique qu'aucune année ne ressemble exactement à celle qui la précède de douze ans.
Des os de tortue aux calendriers d'aujourd'hui#
Le ganzhi n'est pas une invention tardive : ses caractères apparaissent déjà sur les de la dynastie Shang, vers le treizième siècle avant notre ère. Sur ces omoplates de bœuf et ces plastrons de tortue chauffés puis lus dans leurs craquelures, les devins gravaient déjà des dates en troncs et branches. À l'origine, le système servait surtout à numéroter les jours, avant de s'étendre aux années.
Cette continuité fait du ganzhi l'un des plus longs systèmes de comptage jamais utilisés sans rupture. Là où le calendrier grégorien recense les années par un nombre qui grandit indéfiniment, le comptage chinois les fait tourner : la même étiquette, 甲子 ou 辛亥, revient toutes les soixante années, à charge pour le contexte de préciser de quel cycle il s'agit. Le système a servi à numéroter les années, les mois, les jours, et jusqu'aux douze , ces « doubles-heures » qui découpaient la journée chinoise en douze tranches de deux heures, chacune portant le nom d'une branche.
Le vocabulaire du temps chinois se lit une fois qu'on en connaît les caractères : 干支 (gānzhī, le cycle sexagésimal), 五行 (wǔxíng, les cinq éléments), 天干 (tiāngān, les troncs célestes) et 地支 (dìzhī, les branches terrestres). ChineseSRS existe déjà : apprenez à déchiffrer les hanzi et des centaines de mots du quotidien avec sa répétition espacée.
Le soixantième anniversaire, d'un bout à l'autre de la Sinosphère#
Boucler un cycle complet, c'est vivre assez longtemps pour voir revenir l'année exacte de sa naissance, et cet instant se fête. En Chine, le soixantième anniversaire porte le nom de , une expression qui désigne aussi, par métonymie, l'âge de soixante ans. L'idée a voyagé dans toute la Sinosphère, épousant chaque langue.
En Corée, on l'appelle hwangap ou , célébration majeure marquant le retour au point de départ du cycle. Au Japon, c'est le , où l'on offre au fêté une veste et un bonnet rouges, le , le rouge symbolisant à la fois la protection et un retour symbolique à l'enfance. D'un pays à l'autre, une même intuition : à soixante ans, on a fait un tour complet et l'on renaît un peu.
À lire aussiL'âge coréen : pourquoi les Coréens avaient un ou deux ans de plusLe hwangap coréen se comprend mieux quand on sait comment la Corée compte les âges : notre article sur le calcul de l'âge coréen et sa récente réforme éclaire cette arithmétique très particulière.
Des années qui portent un nom dans l'histoire#
Le ganzhi ne date pas seulement les naissances : il a donné leur nom à des événements historiques majeurs, si bien que certaines combinaisons évoquent immédiatement une année précise pour tout lecteur sinophone. Nommer une année par son ganzhi, c'était la situer sans ambiguïté dans le cycle, et l'usage a survécu jusque dans les manuels d'histoire.
La guerre sino-japonaise de 1894 est ainsi restée la 甲午战争 (jiǎwǔ zhànzhēng), « la guerre de l'année jiawu », du nom du couplet tronc-branche de cette année-là. La tentative de modernisation impériale de 1898 s'appelle la 戊戌变法 (wùxū biànfǎ), « la réforme de l'année wuxu », ces « Cent Jours de réforme » brutalement interrompus. Et la révolution de 1911 qui renversa la dernière dynastie porte le nom de 辛亥革命 (xīnhài gémìng), « la révolution de l'année xinhai ». Dans chaque cas, le couple de caractères fixe l'année comme une empreinte.
Une civilisation qui nomme ses guerres et ses révolutions par des couples de caractères plutôt que par des nombres ne date pas seulement ses événements : elle les inscrit dans une roue qui, un jour, ramènera la même saison du temps.
Un système partagé par toute l'Asie orientale#
Le ganzhi n'est pas resté chinois. Il s'est diffusé dans toute la Sinosphère, au Japon, en Corée et au Vietnam, chaque culture l'adaptant à sa langue tout en conservant les mêmes caractères et la même mécanique de soixante ans. Les érudits coréens, japonais et vietnamiens ont daté leurs chroniques, leurs stèles et leurs actes officiels en troncs et branches pendant des siècles, et les grandes dates y sont, elles aussi, souvent connues par leur nom de cycle.
Aujourd'hui encore, le ganzhi structure le calendrier luni-solaire chinois et reste vivant dans la divination. Les , aussi appelés « quatre piliers du destin », résument une personne par les troncs et branches de son année, de son mois, de son jour et de son heure de naissance : quatre paires de caractères, huit signes en tout, que les diseurs de bonne aventure interprètent pour lire un tempérament ou un avenir. Le même système sert encore à choisir un prénom ou une date faste.
Sentir le temps comme un retour#
Ce que le ganzhi propose, au fond, n'est pas une manière de mesurer le temps mais une manière de le vivre. Là où l'année grégorienne file vers un nombre toujours plus grand, jamais deux fois le même, la roue chinoise revient : la combinaison sous laquelle vous êtes né reviendra, et vous pourrez, si vous vivez assez, la fêter. L'aïeul en veste rouge ne compte pas ses années, il achève une orbite.
C'est peut-être là le vrai génie du système : en accolant dix éléments à douze animaux pour composer soixante crans, il transforme le temps en un cercle habitable, où chaque saison de la vie a déjà eu lieu et aura lieu de nouveau. 2044 ramènera le 甲子 qui ouvre le cycle, l'année-tronc que connut peut-être votre grand-mère ; et quelque part, quelqu'un endossera une veste rouge en souriant, parce que la roue vient de repasser à midi.
FAQ#
Qu'est-ce que le cycle sexagésimal ganzhi ? Le est le cycle chinois de soixante ans obtenu en combinant dix troncs célestes (天干) et douze branches terrestres (地支). Chaque année porte un nom formé d'un tronc et d'une branche, comme 甲子 ou 辛亥, et le cycle recommence tous les soixante ans.
Pourquoi le cycle fait-il soixante ans et non cent vingt ? Parce que troncs et branches avancent ensemble, un tronc de rang pair ne tombe que sur une branche de rang pair, et inversement. Seule la moitié des cent vingt appariements se réalise. Le cycle se referme au plus petit commun multiple de dix et douze, soit soixante.
Quel est le lien entre les troncs et les cinq éléments ? Les dix troncs sont les cinq éléments (五行 : Bois, Feu, Terre, Métal, Eau), chacun décliné en une forme yang et une forme yin. Cinq éléments fois deux polarités donnent dix troncs, de 甲 (Bois yang) à 癸 (Eau yin).
Que célèbre le soixantième anniversaire en Asie de l'Est ? Il marque le retour complet du cycle ganzhi, l'année exacte de sa naissance qui revient. On l'appelle en Chine, en Corée et au Japon, où le fêté revêt une veste rouge, le chanchanko.
Le ganzhi est-il encore utilisé aujourd'hui ? Oui. Il structure le calendrier luni-solaire chinois, sert à la divination des et reste présent dans les noms d'événements historiques comme la révolution 辛亥 de 1911.
Crédits photographiques : les images de cet article proviennent de Wikimedia Commons et sont sous licence libre.
Le lexique de cet article
Les termes culturels abordés ici, chacun avec sa définition courte.
- Cinq éléments
- Théorie chinoise reliant bois, feu, terre, métal et eau pour expliquer les cycles du monde.
Zodiaques d'Asie : pourquoi le Vietnam a un chat et le Japon un sanglier
Un même cycle de douze animaux, trois versions : comment le Lapin chinois devient Chat au Vietnam et le Cochon un Sanglier au Japon.
Image de couverture : Gary Lee Todd (photo), retouché par Kanguole · Gary Lee Todd / Kanguole, via Wikimedia Commons · CC0


