
Variety shows coréens : Running Man et l'école du yeneung
Running Man, Infinite Challenge, les émissions de Na PD : comment le variety coréen a inventé sa grammaire, ses jeux de gage et sa conquête de Netflix.
La rédaction Kotoba Interactive
Studio éditorial
Cinq adultes accomplis, dont un acteur de cinéma et un chanteur, se pourchassent dans un parking souterrain pour s'arracher un rectangle de tissu collé au velcro entre les omoplates. Celui qui perd son étiquette est éliminé, et une voix off annonce sa mort théâtrale. C'est le dimanche soir sur SBS, c'est diffusé depuis 2010, et c'est l'une des exportations culturelles les plus efficaces de la Corée du Sud.
Le divertissement télévisé coréen porte un nom qui n'a pas d'équivalent exact en français : le . Ce n'est ni le talk-show, ni la téléréalité, ni le jeu télévisé, mais un genre qui a absorbé les trois et leur a ajouté une grammaire propre. Comprendre cette grammaire, c'est comprendre pourquoi une émission de courses-poursuites entre copains a fini par se regarder à Jakarta, à São Paulo et à Paris.
Le yeneung n'est pas une émission, c'est un créneau#
Le mot désigne d'abord une case de grille : le grand rendez-vous familial du week-end, celui que les chaînes hertziennes se disputent depuis les années 1990. KBS, MBC et SBS y programment chacune un bloc de deux à trois heures, souvent découpé en segments, avec des animateurs récurrents et des invités qui tournent.
La particularité coréenne tient au statut des animateurs. On ne parle pas de présentateurs mais de , et les meilleurs d'entre eux occupent une position que la télévision française ne connaît plus : Yoo Jae-suk, surnommé le « MC national » (국민 MC), anime des émissions du dimanche depuis plus de vingt ans et son nom seul suffit à faire vendre un format à une chaîne.
Autour de lui gravite une distribution fixe, le , littéralement « les fixes ». Le plaisir du yeneung vient de là : on ne regarde pas une intrigue, on regarde des personnages que l'on connaît par cœur réagir à une situation nouvelle. C'est un sitcom sans scénario, où l'écriture s'est déplacée du dialogue vers le dispositif.
se compose des caractères 藝 (ye, « art, talent ») et 能 (neung, « capacité »). Le terme désignait à l'origine les arts du spectacle en général. Il s'est spécialisé au fil des années 1990 pour nommer le divertissement télévisé non fictionnel, par opposition au , la fiction.
2005, l'année où la caméra est descendue dans la rue#
La bascule vers ce que les Coréens appellent la « real variety » (리얼 버라이어티) est datée : elle commence en avril 2005, quand MBC lance un segment appelé à l'intérieur d'un programme du samedi.
Le principe est presque absurde. Six hommes que l'émission présente comme « en dessous de la moyenne » relèvent des défis physiques stupides, perdent, et le montage assume l'échec au lieu de le masquer. Infinite Challenge devient rapidement le programme le plus commenté du pays, et tient jusqu'en mars 2018, treize ans plus tard.
Deux ans après son lancement, KBS répond avec , un road-trip dans les provinces coréennes où les célébrités dorment sous la tente et se disputent le droit de dîner. L'émission popularise le , un tirage au sort qui décide qui mange et qui jeûne, qui dort dedans et qui dort dehors. La formule est devenue le moteur comique de dizaines de programmes.
Ces deux émissions ont installé un même déplacement : la caméra quitte le plateau, suit les participants dans des lieux réels, et le spectateur regarde des gens célèbres avoir froid.
Running Man : quinze ans de chasse à l'étiquette#
Running Man (런닝맨) débute sur SBS le 11 juillet 2010, dans le bloc du dimanche. La chaîne le classe à l'époque dans une catégorie inventée pour l'occasion, l'« urban action variety » : les participants investissent un lieu emblématique de Séoul, y accomplissent des missions et s'affrontent en course finale.
La distribution d'origine réunit Yoo Jae-suk, Ji Suk-jin, Kim Jong-kook, Haha, Lee Kwang-soo, Song Joong-ki et Gary. Chacun se voit attribuer un rôle de comédie qui va lui coller à la peau : la « girafe » maladroite, le costaud invincible, le traître permanent. Song Joong-ki quitte le programme dès 2011 pour une carrière d'acteur qui le mènera à Descendants of the Sun, Gary part en 2016, Lee Kwang-soo en 2021 après une blessure.
Le jeu qui a fait le tour du monde s'appelle , l'arrachage d'étiquettes. Il est simple, visuel, ne demande aucune compréhension du coréen, et se comprend en dix secondes sur un écran de téléphone à l'autre bout de la planète. C'est précisément ce qui a permis au format de voyager là où les talk-shows restaient bloqués.
Un jeu qui se comprend sans sous-titres franchit les frontières plus vite qu'une chanson.
La version chinoise, Hurry Up, Brother (奔跑吧兄弟), lancée par Zhejiang TV en 2014, devient l'un des plus gros succès de la télévision chinoise de la décennie et donne naissance à des films dérivés. Des adaptations suivent au Vietnam, aux Philippines et en Indonésie.
La grammaire de l'écran : le sous-titre est un personnage#
Regardez trente secondes de yeneung sans le son : vous comprendrez encore la moitié des blagues. C'est le résultat d'un travail de post-production que la Corée a poussé plus loin que quiconque, celui du , le sous-titre graphique.
Ces incrustations ne transcrivent pas les dialogues. Elles commentent, contredisent, exagèrent, ajoutent une onomatopée, soulignent une hésitation d'une police tremblante. Le montage insère des effets sonores, des ralentis, des zooms sur un visage qui se décompose. Une réplique banale devient drôle parce que l'écran a décidé qu'elle l'était.
Cette écriture au montage explique la charge de travail réelle du genre : une journée de tournage de douze heures produit une heure et demie d'antenne, et l'équipe de post-production travaille souvent jusqu'à la veille de la diffusion.
Le générique de fin de nombreuses émissions coréennes affiche une liste de scénaristes, les , alors que le programme n'a aucun texte écrit. Leur travail consiste à construire les situations, préparer les questions, documenter les invités et proposer les gages. Le yeneung n'est pas improvisé : il est écrit avant et après, jamais pendant.
Le PD auteur : quand un réalisateur devient une marque#
En Corée, le réalisateur de télévision porte le titre de et signe l'émission comme un cinéaste signe un film. Na Young-seok, connu du public sous le nom de Na PD, en est l'exemple le plus net.
Il fait ses classes sur 1 Nuit 2 Jours à KBS, puis rejoint la chaîne câblée tvN en 2013. Il y installe une méthode reconnaissable : peu de participants, un décor unique, un rythme lent, aucune humiliation. Grandpas Over Flowers (꽃보다 할배, 2013) envoie quatre acteurs septuagénaires en voyage à l'étranger avec un jeune acteur pour porter les valises. Three Meals a Day (삼시세끼, 2014) filme des célébrités qui cuisinent trois repas par jour à la campagne, et rien d'autre.
| Émission | Titre coréen | Chaîne | Début | Principe |
|---|---|---|---|---|
| Infinite Challenge | 무한도전 | MBC | 2005 | Défis absurdes, six comédiens fixes |
| 1 Nuit 2 Jours | 1박 2일 | KBS2 | 2007 | Voyage en province, tirages au sort |
| Running Man | 런닝맨 | SBS | 2010 | Missions urbaines, arrachage d'étiquettes |
| Grandpas Over Flowers | 꽃보다 할배 | tvN | 2013 | Acteurs septuagénaires en voyage |
| New Journey to the West | 신서유기 | Naver TV puis tvN | 2015 | Quiz et gages, format né sur le web |
| Knowing Bros | 아는 형님 | JTBC | 2015 | Faux lycée, invités en élèves transférés |
New Journey to the West mérite une mention à part : lancé en 2015 directement sur la plateforme Naver TV Cast avant d'atterrir sur tvN, il a montré qu'un programme coréen pouvait naître sur internet et devenir un rendez-vous national, cinq ans avant que les chaînes hertziennes ne s'y résignent.
Le yeneung se regarde très bien sous-titré, et beaucoup mieux quand on attrape au vol les mots qui reviennent à chaque épisode : 예능 (yeneung, le divertissement), 벌칙 (beolchik, le gage) et 대박 (daebak, « énorme ! »). KoreanSRS, notre application de répétition espacée, installe ce vocabulaire et le coréen du quotidien qui va avec.
Netflix a changé la destination, pas la recette#
Le variety coréen s'exportait depuis longtemps sous forme de formats vendus. Depuis 2023, il s'exporte tel quel.
Physical: 100 (피지컬: 100), mis en ligne par Netflix le 24 janvier 2023, est le premier programme coréen non scénarisé à atteindre la première place du classement mondial des séries non anglophones de la plateforme. Le principe tient en une phrase : cent corps entraînés, des épreuves de force brutes, un seul survivant.
Culinary Class Wars (흑백요리사), sorti en septembre 2024, va plus loin encore en restant trois semaines consécutives en tête de ce même classement, avec une compétition qui oppose vingt chefs étoilés à quatre-vingts cuisiniers anonymes. Le dispositif est du pur yeneung : une hiérarchie visible, un gage, une caméra qui s'attarde sur les visages.
Ce que Netflix a apporté n'est pas une nouvelle écriture, mais un budget et une durée. Ce que la plateforme a retiré, en revanche, est plus subtil : le rendez-vous hebdomadaire, les invités qui viennent promouvoir leur film, la connivence accumulée sur dix ans. Les émissions hertziennes gardent cet avantage.
L'envers du plateau#
La télévision coréenne de divertissement a aussi ses affaires. La plus lourde concerne les émissions d'audition : en 2019, une enquête révèle que les votes du public de la série Produce 101, sur la chaîne Mnet, avaient été manipulés pour composer les groupes de vainqueurs. Le réalisateur Ahn Joon-young a été condamné à deux ans de prison ferme, une peine confirmée par la Cour suprême, et son producteur exécutif à un an et huit mois.
Les conditions de tournage font également l'objet de critiques régulières : journées de quinze heures, gages physiques dans le froid, accidents. Lee Kwang-soo a quitté Running Man après les séquelles d'un accident de voiture survenu en 2020, et plusieurs émissions ont revu leurs épreuves depuis.
Reste que le genre continue de produire ce que peu de télévisions savent encore fabriquer : des figures familières, vues chaque semaine, dont le public suit le vieillissement en direct. C'est peut-être là le vrai sujet du yeneung, sous les gages et les étiquettes arrachées.
À lire aussiHallyu : comment la vague coréenne a conquis le mondeLa vague coréenne s'est d'abord exportée par la fiction, avant que le divertissement ne prenne le relais.
FAQ#
Où regarder les variety shows coréens légalement en français ? Les émissions Netflix sont sous-titrées en français dès leur sortie. Pour les programmes hertziens comme Running Man, les diffuseurs proposent des versions sous-titrées en anglais sur leurs chaînes YouTube officielles et sur des plateformes spécialisées ; les sous-titres français dépendent le plus souvent de communautés de fans.
Faut-il connaître les invités pour comprendre ? Non pour les émissions de jeu comme Running Man ou Physical: 100, dont la mécanique est visuelle. Oui, en partie, pour les talk-shows comme Knowing Bros, dont l'humour repose sur la carrière des invités et sur des références à la télévision coréenne.
Pourquoi tant de sous-titres à l'écran ? Le jamak fait partie de l'écriture. Il commente l'action, ajoute des blagues absentes du dialogue et guide le rythme comique. Cette pratique est née dans la télévision japonaise puis a été poussée beaucoup plus loin en Corée.
Combien de temps dure un épisode ? Entre soixante-dix et cent minutes pour les émissions hertziennes, souvent découpées en deux parties. Les formats Netflix tournent autour de cinquante à soixante minutes par épisode.
Les idols sont-ils obligés d'y participer ? Aucune obligation formelle, mais le passage en yeneung fait partie de la promotion d'un groupe ou d'un film. C'est souvent là que le public découvre la personnalité d'un artiste, et une bonne apparition peut relancer une carrière.
Crédits photographiques : les images de cet article proviennent de Wikimedia Commons et sont sous licence libre.
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Image de couverture : Vernon Chan · Vernon Chan, via Wikimedia Commons · CC BY 2.0


