Donghua : l'animation chinoise qui rivalise avec le Japon
Guide complet du donghua (动画) : des frères Wan aux studios Bilibili, l'histoire méconnue de l'animation chinoise, ses chefs-d'œuvre et son essor international fulgurant.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
Le 26 juillet 2019, dans une salle obscure de Pekin, un gamin aux yeux cernes de noir surgit a l'ecran. Il a des crocs, une voix de voyou et un temperament de volcan. Ce gamin, c'est , divinite millenaire du pantheon chinois, reecrite comme un delinquant cosmique dans Ne Zha (哪吒之魔童降世, Nézhā zhī Mótóng Jiàngshì) du realisateur . En quarante-six jours, le film engrange 5 milliards de yuans (environ 750 millions de dollars), pulverise tous les records du box-office chinois et devient le deuxieme film d'animation le plus rentable de l'histoire hors Etats-Unis. Ce soir-la, une evidence s'impose : l'animation chinoise n'est plus une curiosite de festival. Elle est une puissance.
Pourtant, cette puissance n'est pas nee en 2019. Elle a des racines qui plongent dans les annees 1940, une histoire de pionniers oublies, un age d'or somptueux, une longue traversee du desert, puis une renaissance fulgurante que le monde commence a peine a mesurer.
Le mot : donghua#
est le terme chinois pour « animation ». 动 (dòng) signifie « bouger, mouvoir » ; 画 (huà), « dessin, peinture ». Litteralement : « dessins qui bougent ». Le terme est l'equivalent exact du japonais , mais les fans internationaux l'utilisent specifiquement pour designer l'animation chinoise, afin de la distinguer de l'anime japonais.
Les pionniers : les freres Wan et la naissance du donghua#
Princess Iron Fan : le premier long-metrage d'animation d'Asie#
L'histoire du donghua commence avec quatre freres : les — , , et . Nes a Nanjing au debut du XXe siecle, ils decouvrent l'animation americaine — les Fleischer Brothers, Disney — et decident de creer un art anime proprement chinois.
En 1941, en pleine guerre sino-japonaise, les freres Wan realisent Princess Iron Fan (铁扇公主, Tiě Shàn Gōngzhǔ), adapte du roman classique Le Voyage en Occident (西游记). Avec ses 73 minutes, c'est le premier long-metrage d'animation d'Asie et le deuxieme au monde apres Blanche-Neige et les Sept Nains (1937) de Disney. Le film est distribue dans tout le Japon occupe, ou un jeune dessinateur du nom de le decouvre dans un cinema de Tokyo. Tezuka declarera plus tard que c'est cette projection qui l'a pousse a creer de l'animation — ce qui fait des freres Wan une influence directe, quoique rarement citee, sur la naissance de l'anime japonais.
Tezuka Osamu, le « dieu du manga », a reconnu dans ses memoires que Princess Iron Fan des freres Wan avait ete un choc esthetique pour lui a l'adolescence. L'influence chinoise sur l'anime japonais est l'un des secrets les mieux gardes de l'histoire de l'animation.
Shanghai, berceau de l'animation chinoise#
Apres la guerre, les freres Wan s'installent a Shanghai, qui devient le centre nevralgique de l'animation chinoise. En 1957, la Republique populaire de Chine fonde le , le premier studio d'animation public du pays. Sous la direction de , le studio va produire certaines des oeuvres les plus originales de l'histoire de l'animation mondiale.
L'age d'or : quand la Chine inventait ses propres formes#
Havoc in Heaven : le chef-d'oeuvre de Wan Laiming#
Le sommet du studio de Shanghai est Havoc in Heaven (大闹天宫, Dà Nào Tiāngōng), realise par Wan Laiming entre 1961 et 1964. Adapte lui aussi du Voyage en Occident, le film met en scene le defiant l'autorite celeste avec une jubilation contagieuse. Le style visuel est un manifeste : pas de copie de Disney, pas d'imitation occidentale. Le film puise dans l', la peinture chinoise traditionnelle, les masques de theatre et les couleurs symboliques du folklore chinois. Chaque mouvement du Roi Singe evoque la gestuelle codifiee de l'opera ; chaque decor semble sorti d'un rouleau de peinture de la dynastie Tang.
Havoc in Heaven remporte le prix special du jury au Festival international du film d'animation de Londres en 1978 et reste, pour beaucoup de critiques et d'animateurs, l'un des plus beaux films d'animation jamais realises.
L'invention de styles uniques#
Ce qui distingue le Shanghai Animation Film Studio du reste du monde, c'est l'invention de techniques d'animation sans equivalent :
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: inspiree de la peinture shanshui (山水, « montagnes et eaux »), cette technique donne aux personnages et aux decors l'apparence de lavis a l'encre, avec des degrades de gris, des blancs vaporeux et des noirs profonds. Le court-metrage Têtards a la recherche de maman (小蝌蚪找妈妈, 1960) et Impression de montagne et d'eau (山水情, 1988) sont les chefs-d'oeuvre du genre, reconnus par l'UNESCO.
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: inspiree de l'art populaire du , le papier decoupe chinois. Les personnages, decors et accessoires sont decoupes dans du papier, puis animes image par image. Le Singe et le crocodile (1958) ou Cochon Bajie mange une pasteque (猪八戒吃西瓜, 1958) illustrent cette tradition.
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: le studio produisit egalement de remarquables films de marionnettes, heritiers du theatre de marionnettes chinois vieux de deux mille ans.
designe la technique de peinture a l'encre de Chine. 水 (shuǐ) signifie « eau » ; 墨 (mò), « encre ». C'est la rencontre de l'eau et de l'encre sur le papier qui cree les degrades, les flous et les vides si caracteristiques de la peinture chinoise classique — et que le studio de Shanghai a reussi a animer pour la premiere fois au monde.
Nezha Conquers the Dragon King#
En 1979, le studio produit Nezha Conquers the Dragon King (哪吒闹海, Nézhā Nào Hǎi), un film de soixante-cinq minutes qui presente la version classique du mythe de Ne Zha : un enfant-dieu qui se sacrifie pour sauver son peuple du roi-dragon. Le film, vibrant de couleurs et d'une intensite emotionnelle remarquable, est presente au Festival de Cannes en 1980 et reste l'un des films d'animation chinois les plus connus a l'international.
Le declin : les annees perdues (1990-2014)#
L'ombre de l'anime japonais#
Les annees 1990 marquent l'effondrement de l'animation chinoise. Plusieurs facteurs convergent. La de Deng Xiaoping ouvre le marche chinois aux productions etrangeres, et l'anime japonais — Dragon Ball, Sailor Moon, Slam Dunk, Saint Seiya — inonde les televiseurs chinois. Une generation entiere grandit en regardant des dessins animes japonais, pas chinois.
Parallelement, le financement public de l'animation s'effondre. Le Shanghai Animation Film Studio perd son monopole et ses budgets. Les studios chinois deviennent des sous-traitants pour les studios japonais, coreens et americains : ils produisent les intercalaires et les decors des animes japonais, mais ne creent plus rien en propre. Le savoir-faire technique survit, mais la capacite creative s'eteint.
Les tentatives ratees#
Les annees 2000 voient quelques tentatives de relance, la plupart decevantes. Des series pour enfants comme Pleasant Goat and Big Big Wolf (喜羊羊与灰太狼, 2005) ou Boonie Bears (熊出没, 2012) rencontrent un succes commercial en Chine, mais leur qualite d'animation et leur profondeur narrative ne rivalisent pas avec les productions japonaises. Le donghua, aux yeux du public chinois comme international, reste synonyme de dessins animes pour enfants.
La renaissance : le donghua reprend son souffle (2015-present)#
Monkey King: Hero Is Back — le point de bascule#
Tout change le 10 juillet 2015. Monkey King: Hero Is Back (西游记之大圣归来, Xīyóujì zhī Dàshèng Guīlái) sort dans les salles chinoises sans battage mediatique particulier. Le film, realise par avec un budget modeste de 60 millions de yuans (environ 8 millions d'euros), raconte la legende du Roi Singe dans une version sombre, melancolique, ou le heros a perdu ses pouvoirs et doit retrouver sa grandeur.
Le bouche-a-oreille fait le reste. Le film engrange 956 millions de yuans (environ 140 millions de dollars), un record pour un film d'animation chinois a l'epoque. Plus important encore, il prouve qu'un public adulte existe pour le donghua, que la mythologie chinoise peut rivaliser avec les univers Marvel ou Disney, et que les studios chinois sont capables de produire une animation de qualite internationale.
Ne Zha (2019) : la consecration#
Quatre ans plus tard, Ne Zha (哪吒之魔童降世) de pulverise tous les records. Avec 5 milliards de yuans au box-office chinois (750 millions de dollars), le film devient le plus gros succes de l'histoire du cinema d'animation chinois et le deuxieme film d'animation le plus rentable au monde hors Etats-Unis, derriere La Reine des neiges 2.
Le film reinvente le mythe de Ne Zha : au lieu d'un heros solaire, c'est un enfant rejete, traite de monstre par son village, qui choisit de defier le destin. Le theme — « Mon destin m'appartient, pas au ciel » (我命由我不由天, wǒ mìng yóu wǒ bù yóu tiān) — resonne profondement dans une Chine ou la jeunesse questionne les attentes sociales. L'animation, produite par , la division animation du geant chinois , est spectaculaire : combats fluides, effets speciaux saisissants, direction artistique qui puise dans la mythologie taoiste.
Jiaozi, le realisateur de Ne Zha, a passe trois ans et demi a produire le film avec une equipe de plus de soixante studios de sous-traitance. Il avait auparavant travaille seul pendant trois ans sur un court-metrage de seize minutes, See Through (打,打个大西瓜), qui lui avait valu une notoriete dans les cercles d'animation chinois. Son pseudonyme, Jiaozi (饺子), signifie « ravioli chinois ».
Fog Hill of Five Elements : la claque visuelle#
En 2020, une serie de trois episodes de dix minutes chacun stupefie la communaute de l'animation mondiale. Fog Hill of Five Elements (雾山五行, Wùshān Wǔxíng), realisee par et son micro-studio , offre des scenes de combat d'une fluidite et d'une inventivite qui rivalisent avec les meilleurs episodes de Naruto Shippuden ou Mob Psycho 100. Les fans d'anime du monde entier decouvrent, meduses, que l'animation la plus impressionnante qu'ils ont vue depuis des annees ne vient pas du Japon, mais de Chine.
Le style s'inspire de la peinture chinoise traditionnelle a l'encre : les decors sont des lavis, les mouvements des combattants evoquent les arts martiaux chinois, et les cinq elements (五行, wǔxíng — metal, bois, eau, feu, terre) structurent l'univers narratif. La deuxieme saison est attendue, et Lin Hun est devenu une figure culte de la communaute donghua.
Link Click : la conquete internationale#
Link Click (时光代理人, Shíguāng Dàilǐrén, 2021), produit par le studio et diffuse sur puis sur Funimation et Crunchyroll, est le donghua qui a conquis les fans internationaux. L'histoire suit deux jeunes hommes capables de voyager dans le passe a travers des photographies pour modifier le cours des evenements. Le recit, melant suspense, science-fiction et emotion, est d'une precision narrative rare, et la saison 2 (2023) a confirme le statut de la serie comme l'un des meilleurs donghua de la decennie.
Scissor Seven : le donghua sur Netflix#
Scissor Seven (刺客伍六七, Cìkè Wǔ Liù Qī, 2018), cree par , est une comedie d'action decalee sur un coiffeur amnestique qui est aussi un assassin rate. Le ton est absurde, les combats sont inventifs, et le melange humour-emotion fonctionne a la perfection. En 2020, Netflix acquiert les droits internationaux, faisant de Scissor Seven l'un des premiers donghua a atteindre un large public occidental via la plateforme.
Bilibili : la plateforme qui propulse le donghua#
Le boom du donghua est indissociable de , la plateforme video chinoise fondee en 2009, souvent decrite comme le « YouTube de l'animation chinoise ». Bilibili est nee comme un site de fans d'anime japonais, mais s'est progressivement transformee en le principal producteur et diffuseur de donghua original.
La particularite de Bilibili est son systeme de , les commentaires flottants qui defilent en temps reel sur la video. Ce dispositif cree une experience de visionnage collective : les reactions des spectateurs — rires, larmes, exclamations — s'affichent directement a l'ecran, transformant chaque episode en un evenement communautaire.
Bilibili finance directement la production de donghua originaux (Link Click, Fog Hill of Five Elements, The Daily Life of the Immortal King), agissant comme Netflix et YouTube reunis pour l'animation chinoise. En 2024, la plateforme comptait plus de 340 millions d'utilisateurs actifs mensuels et son catalogue de donghua depassait les 4 000 titres.
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Donghua vs anime : deux traditions, deux esthetiques#
La comparaison entre donghua et anime est inevitable, mais elle merite d'etre nuancee. Les differences ne sont pas seulement stylistiques — elles sont culturelles.
Les themes : la ou l'anime japonais puise dans le shintoisme, le bouddhisme zen, la culture des samourai et les tropes du manga (shonen, shojo, isekai), le donghua s'ancre dans la mythologie chinoise, le taoisme, le confucianisme et les genres litteraires proprement chinois : le , le et les adaptations de webnovels.
L'esthetique : le donghua contemporain tend vers des couleurs plus saturees, des decors inspires de la peinture chinoise, et une preference pour la 3D ou l'hybride 2D/3D, la ou l'anime japonais reste majoritairement en 2D traditionnelle. Les combats de donghua privilegient souvent les mouvements d'arts martiaux chinois (kung-fu, tai-chi, wushu), tandis que l'anime utilise des conventions visuelles propres (speed lines, deformations expressives).
Le modele de production : les donghua sont souvent finances par des plateformes de streaming (Bilibili, Tencent Video, iQiyi) et adaptes de webnovels publies sur des plateformes comme ou . Le pipeline xianxia/wuxia — du webnovel au donghua, parfois en passant par le manhua (漫画) — est devenu un modele industriel comparable a l'adaptation de manga en anime au Japon.
Le pipeline xianxia/wuxia : du webnovel a l'ecran#
L'un des moteurs les plus puissants du donghua contemporain est l'adaptation de . Des plateformes comme hebergent des millions de romans en ligne, dont certains cumulent des milliards de lectures. Les genres xianxia et wuxia y dominent : des recits-fleuves de cultivateurs qui gravissent les echelons de l'immortalite, combattent des demons et nouent des romances cosmiques.
Les webnovels a succes sont d'abord adaptes en , puis en donghua, parfois en C-drama en prise de vue reelle. Ce pipeline est devenu un ecosysteme industriel : Battle Through the Heavens (斗破苍穹), Soul Land (斗罗大陆), A Record of a Mortal's Journey to Immortality (凡人修仙传) et Perfect World (完美世界) ont tous suivi ce parcours du webnovel a l'ecran anime.
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La portee internationale : Crunchyroll, Netflix et au-dela#
Le donghua n'est plus confine au marche chinois. Plusieurs plateformes internationales diffusent desormais des donghua :
- Crunchyroll : Link Click, Heaven Official's Blessing (天官赐福), The King's Avatar (全职高手)
- Netflix : Scissor Seven, The Daily Life of the Immortal King (仙王的日常生活)
- Bilibili Global : plateforme internationale de Bilibili, disponible dans de nombreux pays
- WeTV (Tencent) : Soul Land, Battle Through the Heavens, Perfect World
Les communautes de fans internationales se sont structurees sur Reddit (r/Donghua), MyAnimeList (ou les donghua cotoient les anime dans les classements), Twitter/X et Discord. Les sous-titres en anglais, espagnol, francais et portugais se multiplient, et certains donghua comme Link Click ou Scissor Seven ont desormais des fanbases qui rivalisent en taille avec celles d'anime japonais de milieu de gamme.
Vocabulaire du donghua#
- : animation chinoise
- : bande dessinee chinoise
- : genre fantasy ou des humains cultivent l'immortalite
- : genre d'aventure de chevalerie et d'arts martiaux
- : webnovel, roman en ligne
- : animation a l'encre de Chine
- : animation en papier decoupe
- : commentaires flottants sur la video (specialite de Bilibili)
- : les cinq elements (metal, bois, eau, feu, terre)
- : le Roi Singe, personnage central de la mythologie chinoise et du donghua
FAQ#
Qu'est-ce que le donghua ? Le donghua (动画) est le terme chinois pour « animation ». Dans l'usage international, il designe specifiquement l'animation produite en Chine, par opposition a l'anime japonais. Le donghua couvre tous les formats : films, series televisees, ONA (Original Net Animation) diffuses en ligne.
Quelle est la difference entre donghua et anime ? L'anime designe l'animation japonaise ; le donghua, l'animation chinoise. Au-dela de l'origine geographique, les differences portent sur les themes (mythologie chinoise vs mythologie japonaise), l'esthetique (influence de la peinture chinoise, usage plus frequent de la 3D) et les modeles de production (webnovels adaptes vs mangas adaptes).
Quel est le meilleur donghua pour commencer ? Pour un film : Ne Zha (2019), spectaculaire et accessible. Pour une serie courte : Scissor Seven, humour et action. Pour un thriller : Link Click, suspense et emotion. Pour de l'animation pure : Fog Hill of Five Elements, une claque visuelle.
Le donghua est-il disponible en dehors de la Chine ? Oui. Crunchyroll, Netflix, Bilibili Global et WeTV diffusent des donghua avec des sous-titres en plusieurs langues. De nombreux donghua sont egalement disponibles gratuitement sur YouTube.
Pourquoi le donghua utilise-t-il souvent la 3D ? Le recours a la 3D (ou a l'hybride 2D/3D) s'explique par des raisons economiques et industrielles : la Chine a investi massivement dans les technologies 3D, et la production 3D permet de reduire les couts sur les series longues (certains xianxia depassent les 200 episodes). Le style 3D chinois a considerablement progresse depuis les annees 2010 et rivalise desormais avec les meilleures productions internationales.
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