
Retro gaming au Japon : Super Potato et l'art de la collection
Super Potato, Akihabara, Nakano Broadway, Den Den Town : où trouver les jeux rétro au Japon, comment lire les étiquettes et pourquoi les prix ont explosé.
La rédaction Kotoba Interactive
Studio éditorial
Au troisième étage d'un immeuble étroit d'Akihabara, les cartouches de Famicom sont rangées comme des livres de poche, tranche visible, étiquette manuscrite, classées par éditeur. Personne ne les regarde une par une : les habitués vont droit au bac qui les intéresse et sortent la boîte au feeling. Deux étages plus haut, une rangée de bornes d'arcade des années 1980 tourne encore, à cent yens la partie.
Cette boutique s'appelle , et elle est devenue malgré elle le symbole d'un tourisme du jeu rétro. Mais elle n'est qu'une adresse dans un réseau bien plus dense, qui couvre Tokyo, Osaka et la plupart des banlieues japonaises, et qui obéit à des codes qu'il vaut mieux connaître avant de repartir avec une cartouche hors de prix.
Akihabara, de la radio au jeu vidéo#
Akihabara s'est d'abord appelé le « quartier électrique » (電気街, denkigai). Après 1945, un marché de pièces détachées de radio s'installe sous les voies ferrées, à l'emplacement de l'actuel Radio Center. Le quartier vend ensuite des téléviseurs, des magnétoscopes, puis de l'informatique domestique dans les années 1980.
Le basculement vers le jeu et la culture otaku s'opère dans les années 1990, quand les PC personnels et les logiciels prennent le pas sur l'électroménager. Les boutiques de jeux d'occasion s'y installent parce que le stock existe déjà et que la clientèle est là. Le rétro n'était alors pas un genre : c'était simplement de l'invendu.
est un mot japonais construit sur l'anglais, apparu dans la presse spécialisée nippone dans les années 1990. Il ne désigne pas un âge précis mais une génération de matériel révolue. Le seuil communément admis se déplace : il englobait la Famicom, il inclut aujourd'hui la PlayStation 2 et la Game Boy Advance.
Lire une étiquette japonaise sans se tromper#
Le prix d'une cartouche dépend moins du jeu que de son état déclaré. Les boutiques japonaises utilisent un vocabulaire stable, écrit à la main sur un bout de papier collé au boîtier.
| Mention | Lecture | Ce que cela signifie |
|---|---|---|
| 中古 | chūko | Occasion, état correct, garanti fonctionnel |
| 箱説付き | hako-setsu tsuki | Avec boîte et notice, la mention la plus recherchée |
| ソフトのみ | sofuto nomi | Cartouche seule, sans boîte ni notice |
| 未開封 | mikaifū | Sous blister d'origine, jamais ouvert |
| ジャンク | janku | Vendu en l'état, non testé, souvent en panne |
| 動作確認済 | dōsa kakuninzumi | Fonctionnement vérifié par la boutique |
Le bac « junk » est le terrain de jeu des connaisseurs. On y trouve des consoles à mille yens qui ne demandent qu'un nettoyage de connecteurs, et des cartouches dont la pile de sauvegarde est morte, remplaçable pour quelques euros. C'est aussi là que se trouvent les vraies mauvaises surprises, puisque rien n'est garanti.
Les quatre adresses qui comptent#
Super Potato Akihabara occupe plusieurs étages du bâtiment Kitabayashi, avec un étage arcade rétro au sommet. C'est la boutique la plus chère du quartier, parce que c'est celle que tout le monde connaît. Elle reste incontournable pour la densité de son stock et pour l'ambiance.
, fondé à Nakano en 1980 par le mangaka Masuzō Furukawa, s'est étendu au jeu vidéo depuis son navire amiral de Nakano Broadway, un centre commercial des années 1960 devenu labyrinthe de boutiques spécialisées. Les prix y sont souvent plus sages qu'à Akihabara, et le tri par éditeur y est méticuleux.
et Hard Off couvrent le reste du territoire. Le second, chaîne de dépôt-vente présente dans tout le Japon, banlieues comprises, est l'endroit où les collectionneurs sérieux vont chercher leurs affaires : les bacs y sont moins écrémés parce que la clientèle est locale.
, à Nipponbashi (Osaka), est l'équivalent d'Akihabara côté Kansai, avec ses propres enseignes et des prix qui n'ont pas encore subi le même effet de notoriété.
Trois mots suffisent pour naviguer dans une boutique de jeux d'occasion : 中古 (chūko, occasion), 説明書 (setsumeisho, la notice) et 動作 (dōsa, le fonctionnement). JapaneseSRS, notre application de répétition espacée, installe ce vocabulaire et le japonais du quotidien qui va avec.
Pourquoi les prix ont doublé#
Jusqu'en 2019, le jeu rétro japonais était réputé bon marché. Une cartouche de Famicom courante se trouvait à quelques centaines de yens, une Super Famicom complète pour le prix d'un repas. Trois facteurs ont fait basculer le marché.
Le premier est la fermeture progressive des boutiques numériques : Nintendo a fermé les eShops de la 3DS et de la Wii U en mars 2023, rendant plusieurs centaines de titres inaccessibles légalement. Le physique redevient la seule voie d'accès pour une partie du catalogue.
Le deuxième est l'arrivée de la notation professionnelle. Depuis 2018, des sociétés américaines encapsulent des jeux scellés sous plastique avec une note, ce qui a créé un marché spéculatif où l'objet ne se joue plus. Les ventes records de cette période, largement commentées puis contestées, ont tiré vers le haut les attentes des vendeurs.
Le troisième est simplement le tourisme. Un yen faible depuis 2022 a rendu le Japon très attractif pour les acheteurs étrangers, et les boutiques d'Akihabara ont ajusté leurs étiquettes en conséquence.
Le jeu rétro japonais a cessé d'être un stock d'invendus le jour où il est devenu une destination.
Collectionner, préserver, jouer#
Une association tokyoïte, la , fondée en 2011 par le Français Joseph Redon, archive les supports japonais les plus fragiles : disquettes de PC-88 et PC-98, cassettes, notices, jaquettes. Son constat est net : les jeux sur disquette des années 1980 se dégradent bien plus vite que les cartouches, et une partie du patrimoine informatique japonais a déjà disparu.
Le collectionneur japonais moyen ne partage pas forcément cette approche patrimoniale. Beaucoup jouent réellement à ce qu'ils achètent, remplacent les piles, nettoient les connecteurs à l'alcool isopropylique, et revendent ce qui ne sert plus. La chaîne de l'occasion, très structurée au Japon, fait que le même exemplaire peut changer six fois de propriétaire sans jamais quitter le circuit.
Les cartouches Famicom n'ont pas de vis standard : elles s'ouvrent avec un tournevis de type gamebit, que les boutiques d'Akihabara vendent à côté des cartouches. Les collectionneurs japonais en ont un dans leur sac au même titre qu'un chiffon en microfibre.
Ce qu'il faut vérifier avant d'acheter#
Trois pièges reviennent systématiquement. Les consoles japonaises fonctionnent en NTSC-J avec un courant de 100 volts, ce qui suppose un adaptateur et parfois un transformateur selon le pays de destination. Les cartouches Super Famicom n'entrent pas dans une Super Nintendo européenne sans modification physique du port. Et les jeux à sauvegarde des années 1980 et 1990 embarquent une pile bouton dont la durée de vie utile est largement dépassée.
Rien de tout cela n'est rédhibitoire, mais la question à poser au vendeur est toujours la même : dōsa kakunin shimashita ka (動作確認しましたか), « avez-vous vérifié le fonctionnement ? ». Dans une bonne boutique, la réponse est écrite sur l'étiquette avant même que vous demandiez.
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FAQ#
Super Potato est-il vraiment le meilleur endroit ? C'est le plus spectaculaire et le plus fourni du centre d'Akihabara, mais rarement le moins cher. Pour un achat précis, comparer avec Surugaya, Mandarake à Nakano et les Hard Off de banlieue fait souvent gagner trente à cinquante pour cent.
Peut-on jouer à une cartouche japonaise en Europe ? Sur une console japonaise, oui, avec un adaptateur secteur adapté au 100 volts. Sur une console européenne, non sans modification : les ports et les verrouillages régionaux diffèrent selon les machines.
Que veut dire « junk » sur une étiquette ? Vendu en l'état, sans garantie de fonctionnement. Certaines pièces sont réparables en quelques minutes, d'autres sont irrécupérables. C'est un pari assumé, pas une arnaque : la mention est explicite.
Les prix sont-ils meilleurs à Osaka ? Souvent, oui. Den Den Town attire moins de touristes qu'Akihabara, et les écarts sur les titres courants sont sensibles. Sur les raretés, le marché est national et les prix se rejoignent.
Comment savoir si une sauvegarde fonctionne encore ? La pile bouton d'une cartouche des années 1980 ou 1990 est très probablement morte. Le remplacement coûte quelques euros et demande de dessouder deux pattes ; des supports à clip existent pour éviter la soudure.
Crédits photographiques : les images de cet article proviennent de Wikimedia Commons et sont sous licence libre.
Le lexique de cet article
Les termes culturels abordés ici, chacun avec sa définition courte.
- Akihabara
- Quartier de Tokyo, capitale mondiale de la culture otaku, des produits d’anime et de l’électronique.
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Image de couverture : IQRemix · IQRemix, via Wikimedia Commons · CC BY-SA 2.0


