
Oshikatsu : la culture japonaise du soutien à son oshi
Oshi, oshikatsu, ita-bag, saidan, ninchi : le vocabulaire et les rituels du soutien à une idole au Japon, et pourquoi les banques s'y sont mises.
La rédaction Kotoba Interactive
Studio éditorial
Dans le métro de Tokyo, certains sacs à main sont entièrement recouverts de badges identiques, alignés derrière une fenêtre de plastique transparent. Le même visage, trente fois. Ce sac porte un nom, , et son propriétaire vous dirait que c'est un exercice de composition, pas un débordement. Le mot ita vient de 痛い, « qui fait mal » : le fandom japonais a baptisé lui-même ses excès, avec l'ironie qu'il faut pour les assumer.
Cette pratique appartient à un ensemble plus vaste, l', littéralement « l'activité de soutien à son oshi ». Le mot est entré dans le vocabulaire courant vers 2020 et figure parmi les nominés du prix japonais des nouveaux mots et expressions à la mode en 2021. Il désigne aujourd'hui un budget, un calendrier, une manière d'organiser sa vie de loisirs.
D'où vient le mot « oshi »#
推し (oshi) est le nom tiré du verbe 推す (osu), « pousser, recommander ». Un oshi est donc, littéralement, la personne que vous poussez. Le terme circulait déjà dans les années 2000 dans les fandoms d'idoles sous la forme 推しメン (oshi-men), contraction de « membre poussé », c'est-à-dire la préférée d'un groupe.
L'usage a débordé son berceau. On a aujourd'hui un oshi dans le sport, le théâtre kabuki, les VTubers, les personnages de jeu, les chevaux de course, et le mot fonctionne sans objet humain : on peut avoir un oshi parmi les mascottes régionales.
vient de osu (推す), « pousser en avant, recommander ». Le mot voisin 一推し (ichioshi), « la première recommandation », existait depuis longtemps dans le commerce pour désigner le produit conseillé par le vendeur. Le fandom lui a simplement donné un visage.
Le lexique du fan japonais#
Ce vocabulaire est stable, précis, et il se lit sur les réseaux sans traduction. En connaître dix mots change complètement la lecture d'un fil japonais.
| Terme | Lecture | Sens |
|---|---|---|
| 推し活 | oshikatsu | L'ensemble des activités de soutien |
| 痛バッグ | ita-baggu | Sac couvert de badges à l'effigie de l'oshi |
| 推しカラー | oshi karā | La couleur attribuée au membre, portée par ses fans |
| 祭壇 | saidan | L'autel de goodies monté chez soi ou pour une photo |
| 現場 | genba | Le lieu de l'événement, concert ou rencontre |
| 遠征 | ensei | Le déplacement en province ou à l'étranger pour un concert |
| 認知 | ninchi | Le fait d'être reconnu par l'idole, graal absolu |
| 供給 | kyōkyū | La « livraison » de contenu : photos, vidéos, annonces |
| 沼 | numa | Le « marais », l'engrenage dans lequel on tombe |
| 担降り | tan-ori | Changer d'oshi, avec la culpabilité qui l'accompagne |
Le mot ninchi mérite un arrêt. Il désigne le moment où l'idole reconnaît un fan, dans une file de poignées de main ou en concert. Ce n'est pas une amitié, c'est un statut, obtenu par la régularité de présence. Toute l'économie des rencontres repose sur cette promesse.
Le système qui a industrialisé tout cela#
Le tournant date de 2009, quand AKB48 lance son : les fans votent pour classer les membres, et le bulletin de vote est glissé dans les CD. Acheter le disque en dizaines d'exemplaires devient un acte de soutien mesurable, publié, commenté à la télévision. L'élection s'est tenue chaque année jusqu'en 2018.
Le second pilier est le 握手会 (akushukai), la séance de poignées de main : un ticket, quelques secondes de face-à-face, la possibilité d'être reconnu la fois suivante. Là encore, le ticket vient avec le disque.
Ce modèle a été copié, critiqué, puis partiellement réformé après plusieurs incidents de sécurité, mais sa logique reste intacte : la dépense n'est pas un achat, c'est un vote.
Dans l'oshikatsu, on n'achète pas un objet : on finance une place au classement.
Trois mots suffisent pour lire un fil de fans japonais : 推し (oshi, la personne qu'on soutient), 現場 (genba, le lieu de l'événement) et 尊い (tōtoi, « sublime », l'exclamation type). JapaneseSRS, notre application de répétition espacée, installe ce vocabulaire et le japonais du quotidien qui va avec.
Ce que fait concrètement un fan#
L'oshikatsu se pratique sur trois plans qui ne se confondent pas.
Le premier est la collecte : goodies officiels, photos tirées au hasard dans des pochettes surprises, échanges pour compléter une série. Cette économie du double, où l'on achète en aveugle et où l'on échange ensuite, est la même que celle des figurines en capsule.
Le deuxième est la mise en scène : l'ita-bag, le saidan photographié et publié, le café d'anniversaire loué pour la date de naissance de l'idole, avec décoration, boisson thématique et sous-verre offert. Ces cafés se réservent des mois à l'avance dans les quartiers d'Ikebukuro et de Shinjuku.
Le troisième est la présence : concerts, tournées, événements de province. Le mot ensei, emprunté au vocabulaire militaire et sportif de l'expédition, dit bien ce qu'il implique de trains, de nuits d'hôtel et de congés posés.
Le mot 痛車 (itasha), « voiture qui fait mal », désigne une automobile couverte d'autocollants à l'effigie d'un personnage. Le jeu de mots est double : itai signifie « douloureux » au sens de « gênant », mais l'expression évoque aussi la douleur du portefeuille. Un covering complet coûte plusieurs centaines de milliers de yens.
Quand les banques s'y mettent#
À partir de 2023, l'oshikatsu cesse d'être une sous-culture pour devenir un segment marketing. Le groupe de grands magasins réaménage des étages entiers en espaces dédiés aux boutiques éphémères de fandom, pariant sur le fait qu'un fan vient plusieurs fois par mois là où un client de mode vient deux fois par an. Des banques régionales lancent des comptes d'épargne « oshikatsu », des agences de voyage vendent des forfaits de tournée.
L'observatoire de cette économie est le Yano Research Institute, qui publie chaque année une estimation du marché otaku découpé par segment. Ses chiffres, cités par la presse économique japonaise, placent le seul segment des idoles à l'ordre de plusieurs centaines de milliards de yens, en croissance régulière malgré la parenthèse des concerts annulés en 2020 et 2021.
La fiction a suivi. Le manga 【推しの子】 (Oshi no Ko), lancé en 2020 par Aka Akasaka et Mengo Yokoyari et adapté en série animée en 2023, a mis le mot sous les yeux d'un public international qui ne connaissait pas la pratique. Son titre joue précisément sur l'ambiguïté du terme : « l'enfant de mon oshi ».
Oshi japonais, bias coréen : ce qui diffère#
Les deux systèmes se ressemblent assez pour être confondus, et diffèrent sur un point décisif. Le fandom coréen s'organise autour de collectifs structurés qui achètent en gros, financent des publicités et coordonnent les votes ; le fandom japonais reste plus individuel, plus discret, et met en scène sa dévotion dans l'espace domestique ou sur un sac plutôt que sur un panneau publicitaire de Séoul.
Le vocabulaire le montre : là où le coréen a choeae (최애), « le plus aimé », le japonais a oshi, « celui que je pousse ». Le premier décrit un sentiment, le second une action.
À lire aussiBias, oshi, choeae : le système du favori dans les fandomsLe versant coréen du même phénomène, avec ses collectifs et ses achats groupés.
D'où vient le système d'idoles japonais qui a produit cette économie.
FAQ#
Faut-il dépenser beaucoup pour faire de l'oshikatsu ? Non. Le mot couvre aussi bien un fan qui suit gratuitement les diffusions en ligne qu'un collectionneur qui voyage chaque week-end. Les enquêtes japonaises montrent des budgets très étalés, de quelques milliers de yens par mois à plusieurs dizaines de milliers.
Un oshi doit-il être une personne réelle ? Non. Le mot s'applique à un personnage de fiction, un VTuber, une mascotte régionale, un cheval de course ou un joueur de baseball. C'est un rapport de soutien, pas une catégorie de célébrité.
Que veut dire « ita » dans ita-bag ? 痛い (itai) signifie « douloureux », au sens de « gênant à regarder ». Le terme a été forgé par les fans eux-mêmes, avec autodérision, avant d'être revendiqué comme un nom de style à part entière.
L'oshikatsu est-il réservé aux jeunes ? Non. Les enquêtes japonaises relèvent une pratique très présente chez les trentenaires et quarantenaires, souvent avec des budgets supérieurs, notamment autour du théâtre, des comédies musicales et des idoles masculines.
Quel rapport avec Oshi no Ko ? Le manga et l'anime ont exporté le mot mais ne décrivent pas la pratique ordinaire : ils racontent l'envers de l'industrie des idoles. Le titre joue sur le double sens de oshi, entre l'idole soutenue et le lien filial.
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Le lexique de cet article
Les termes culturels abordés ici, chacun avec sa définition courte.
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Image de couverture : U.S. Marine Corps photo by Lance Cpl. Eadan Avramidis · U.S. Marine Corps, photo de Lance Cpl. Eadan Avramidis, via Wikimedia Commons · Domaine public


