
Ramyeon : la culture coréenne des nouilles instantanées
Le ramyeon (라면) n'est pas le ramen japonais : quasi toujours instantané et épicé. De Samyang en 1963 au Shin Ramyun mondial et au ram-don de Parasite.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
Il est vingt-trois heures dans un PC bang de Séoul, et l'écran clignote encore. Sur le comptoir, une casserole jaune bosselée fume, le couvercle posé à côté sert d'assiette, un œuf cru glisse dans le bouillon écarlate. Personne ne dirait de ce plat qu'il vient d'un sachet ouvert trente secondes plus tôt, et pourtant si : c'est un ramyeon, le repas le plus coréen qui soit, né industriel et devenu rituel.
Le désigne en Corée les nouilles instantanées, un objet culturel qui n'a presque plus rien à voir avec le ramen artisanal du Japon. Là où le ramen japonais est un plat de restaurant, mijoté des heures, le ramyeon coréen est un sachet, une casserole, cinq minutes et un piquant qui monte au front. Comprendre le ramyeon, c'est remonter à une pénurie d'après-guerre, à une politique publique de la farine, à une marque devenue drapeau national, et à un film oscarisé qui, en un plan, l'a fait connaître au monde entier.
Ramyeon ou ramen : quelle différence exactement#
Le ramyeon coréen et le ramen japonais partagent une racine mais désignent aujourd'hui deux réalités distinctes. Le japonais est le plus souvent un plat de restaurant : nouilles fraîches, bouillon longuement mijoté à partir d'os ou de miso, garnitures soignées. Le coréen, lui, renvoie dans la quasi-totalité des cas aux nouilles instantanées : des nouilles précuites puis séchées ou frites, vendues avec un sachet de poudre aromatique, à réhydrater dans l'eau bouillante. Le second n'est pas une version dégradée du premier : c'est un genre à part entière, avec ses codes, son piquant caractéristique et sa culture propre.
Le mot lui-même trahit le voyage. Les deux termes descendent du chinois 拉麵 (lāmiàn), les « nouilles étirées » à la main d'une tradition vieille de plusieurs siècles. Le Japon en fit le ramen, puis inventa dans les années 1950 la nouille instantanée. La Corée, enfin, adopta le procédé industriel et lui donna son nom local, ramyeon, tout en poussant le curseur du piquant bien au-delà de l'original.
Trois mots, une même origine, trois plats différents. 拉麵 (lāmiàn, chinois) : nouilles étirées à la main, souvent en bouillon clair. ラーメン (ramen, japonais) : plat de restaurant à bouillon mijoté. 라면 (ramyeon, coréen) : presque toujours des nouilles instantanées, épicées, cuisinées à la maison en quelques minutes. Le glissement du sens accompagne le glissement de la préparation, de l'atelier artisanal au sachet industriel.
Naissance en 1963 : la faim, la farine et l'aide japonaise#
Le premier ramyeon coréen naît en 1963, lancé par la firme dans une Corée du Sud encore marquée par la famine d'après-guerre. Une décennie après l'armistice de 1953, le pays est parmi les plus pauvres du monde et le riz, aliment de base, manque cruellement. Le fondateur de Samyang, frappé par le spectacle de files d'attente pour un bol de soupe, cherche une nourriture bon marché, rassasiante et facile à produire en masse. Il la trouve au Japon, où la nouille instantanée vient d'être inventée.
Samyang obtient une aide technique de la firme japonaise , qui lui transmet le savoir-faire de la friture et du séchage des nouilles. Le tout premier paquet, le Samyang Ramyeon, se vend pour une somme dérisoire. Le succès n'est pourtant pas immédiat : le goût, calqué sur le modèle japonais, paraît fade au palais coréen. La légende veut que ce soit une suggestion présidentielle, réclamant davantage de piment, qui ait orienté le ramyeon vers le profil épicé qui allait devenir sa signature.
Le bunsik, une politique de la farine#
Le ramyeon ne se serait pas imposé sans une politique publique décisive : le , l'encouragement d'État à consommer des plats à base de farine plutôt que de riz. Dans les années 1960, face à la pénurie de riz et à l'abondance de farine de blé importée, le gouvernement lance des campagnes vantant les repas de farine. On instaure des « jours sans riz » dans les cantines, on promeut les nouilles, les galettes et le pain. Le mot bunsik désigne aujourd'hui encore toute une catégorie de la restauration populaire coréenne, ces petits plats bon marché à base de farine.
Le ramyeon fut l'enfant modèle de cette politique. Bon marché, calorique, farineux, il cochait toutes les cases du programme national. En quelques années, il passa de curiosité importée à aliment de survie, puis à habitude quotidienne. Une pénurie et une décision administrative avaient, ensemble, planté un plat au cœur de la culture coréenne.
1986 : le Shin Ramyun fait entrer le piquant dans la légende#
En 1986, la firme lance le , qui deviendra le ramyeon le plus vendu de Corée et une icône mondiale. Le caractère 辛 (shin), qui donne son nom au produit, signifie « épicé » ou « piquant » : tout un programme. Son bouillon d'un rouge profond, dopé au piment et au bœuf, incarne le tournant assumé du ramyeon coréen vers la force et la chaleur. Là où le premier Samyang de 1963 restait sage, le Shin Ramyun frappe.
Le succès est colossal et durable. Le Shin Ramyun s'impose comme numéro un des ventes en Corée pendant des décennies, puis part à la conquête du monde. On le trouve aujourd'hui sur les rayons de supermarchés de plus de cent pays, et Nongshim ouvre des usines à l'étranger pour suivre la demande. Pour des millions de gens hors de Corée, le sachet rouge et noir du Shin Ramyun fut le premier contact concret avec la cuisine coréenne, avant même le barbecue ou le kimchi.
La Corée du Sud détient le record mondial de consommation de nouilles instantanées par habitant : chaque Coréen en avale en moyenne l'équivalent de plus de soixante-dix portions par an, loin devant tout autre pays. Le ramyeon n'est pas une nourriture d'appoint occasionnelle : c'est un pilier du quotidien alimentaire national.
Le vocabulaire du ramyeon commence dans son écriture : 라면 (ramyeon, les nouilles), 신라면 (Shin Ramyun, la marque reine), 분식 (bunsik, la cuisine de farine), 농심 (Nongshim, le géant). KoreanSRS, notre application de répétition espacée pour apprendre le coréen, arrive bientôt : inscrivez-vous à la liste d'attente pour lire le hangeul et ces mots gourmands dès le premier jour.
La casserole jaune et l'art de cuisiner un sachet#
Autour du ramyeon s'est bâti tout un rituel domestique, à commencer par la fameuse casserole jaune. Le , petite casserole en aluminium doré cabossée, est l'ustensile canonique du ramyeon coréen. Légère, fine, elle chauffe et refroidit vite, ce qui permet de servir les nouilles brûlantes puis de manger directement dans le récipient. Nombre de Coréens jurent que le ramyeon a meilleur goût dans cette casserole que dans n'importe quelle marmite en inox, et le couvercle retourné fait office d'assiette ou de dessous-de-plat.
La préparation elle-même est devenue un petit théâtre national, chacun défendant sa méthode. On débat de la quantité d'eau au millilitre, du moment exact où glisser le sachet de poudre, de l'ordre entre les nouilles et l'assaisonnement. Puis viennent les ajouts, ce qui transforme un plat industriel en création personnelle.
Les ajouts qui font la différence#
Le ramyeon nu n'existe presque jamais : chacun le complète. L', cru et laissé prendre dans le bouillon ou battu en fils, est l'ajout roi. La adoucit le piquant et nappe les nouilles d'onctuosité, tandis que le ou un reste de riz servent à saucer le bouillon jusqu'à la dernière goutte. On y jette aussi de la ciboule, du kimchi, des tteok, du thon ou des saucisses. Ces variations font du ramyeon une base ouverte plutôt qu'une recette figée.
Le ramyeon est aussi le plat des lieux de veille et de solitude choisie. Dans les konbini et supérettes, on le mange en version cup, réhydraté à la fontaine d'eau chaude, debout au comptoir. Dans les PC bang, les cybercafés où l'on joue des heures durant, il est le carburant officiel des joueurs. Chaud, rapide, réconfortant, il accompagne les nuits d'études, de jeu et de travail.
Le ramyeon est né d'une pénurie et d'une politique publique, mais il est devenu tout autre chose : le plat de la nuit, du budget serré et du réconfort immédiat, celui qu'on cuisine seul à minuit et qu'on partage à même la casserole.
Du budae jjigae au ram-don : le ramyeon entre dans les plats#
Le ramyeon ne reste pas confiné au sachet solitaire : il s'invite dans des plats plus vastes. Le plus fameux est le , le « ragoût de l'armée », né dans la misère de l'après-guerre autour des bases américaines. On y mêlait les surplus militaires, saucisses, jambon en boîte, haricots, à du bouillon épicé au kimchi. Les nouilles de ramyeon y furent ajoutées comme féculent bon marché, et elles en sont aujourd'hui un ingrédient signature, plongées en fin de cuisson dans la marmite bouillonnante partagée à table.
Le ramyeon sert plus largement de garniture appelée : on ajoute un bloc de nouilles à toutes sortes de soupes et ragoûts, du gamja-tang au jjimdak, pour les rendre plus consistants. Cette souplesse a fait du ramyeon un ingrédient de cuisine à part entière, et pas seulement un repas prêt-à-l'emploi.
Le jjapaguri, ou le ram-don de Parasite#
En 2019, le film de Bong Joon-ho, sacré aux Oscars, a fait connaître au monde un plat de ramyeon improvisé : le . Il consiste à mélanger deux ramyeon industriels de Nongshim, le Chapagetti (짜파게티, aux allures de nouilles à la sauce noire) et le Neoguri (너구리, épicé aux fruits de mer), le tout couronné, dans le film, de morceaux de bœuf de luxe. Les sous-titres anglais le baptisèrent « ram-don », contraction de ramen et udon, pour rendre le mot lisible à l'étranger.
L'effet fut immédiat et mondial. Les recettes de jjapaguri explosèrent en ligne, Nongshim vit ses ventes bondir et publia même des tutoriels. Dans le film, le plat souligne le fossé social : un mets d'étudiant fauché, ennobli par une viande hors de prix pour satisfaire une famille riche. Le ramyeon, plat des humbles par excellence, devenait à l'écran un révélateur des inégalités, et par la même occasion un ambassadeur planétaire de la cuisine coréenne.
Les grandes marques de ramyeon#
Le marché coréen du ramyeon est dominé par quelques géants aux personnalités bien tranchées. Voici les repères essentiels, avec leur nom coréen.
| Produit ou marque (hangul + romanisation) | Fabricant | Caractère |
|---|---|---|
| 신라면 (Shin Ramyun) | Nongshim (농심) | L'icône nationale, bouillon rouge épicé au bœuf |
| 삼양라면 (Samyang Ramyeon) | Samyang (삼양) | Le tout premier ramyeon coréen, lancé en 1963 |
| 불닭볶음면 (Buldak-bokkeum-myeon) | Samyang (삼양) | Nouilles sautées « poulet de feu », piquant extrême viral |
| 진라면 (Jin Ramen) | Ottogi (오뚜기) | Grand rival du Shin Ramyun, versions douce et épicée |
| 팔도 비빔면 (Paldo Bibim-myeon) | Paldo (팔도) | Nouilles froides sucrées-épicées, star de l'été |
| 짜파게티 (Chapagetti) | Nongshim (농심) | Nouilles à la sauce noire, moitié du duo jjapaguri |
Le de Samyang mérite une mention spéciale : ces nouilles sautées au « poulet de feu », d'un piquant extrême, sont devenues un phénomène viral mondial à travers les défis vidéo où des internautes se filment en train de les affronter. Elles ont propulsé Samyang, le pionnier de 1963, sur le devant de la scène internationale un demi-siècle après son premier sachet.
À lire aussiPC bang : les cybercafés qui ont façonné le jeu vidéo coréenLe ramyeon en cup est le carburant officiel des joueurs : plongée dans les cybercafés coréens, où l'on joue et l'on grignote des nuits entières.
Autre haut lieu du réconfort nocturne coréen : les pojangmacha, ces tentes-bars de rue où l'on mange et boit à la lueur d'une ampoule.
FAQ#
Le ramyeon est-il la même chose que le ramen japonais ? Non. Le ramen (ラーメン) japonais est le plus souvent un plat de restaurant à bouillon longuement mijoté. Le ramyeon (라면) coréen désigne dans la quasi-totalité des cas des nouilles instantanées, en sachet, cuisinées à la maison en quelques minutes et généralement bien plus épicées.
Qui a inventé le premier ramyeon coréen et quand ? La firme Samyang Foods (삼양식품), en 1963, avec l'aide technique de la société japonaise Myojo. Dans une Corée frappée par la pénurie de riz d'après-guerre, ce fut d'abord un aliment de survie bon marché, avant de devenir une habitude nationale.
Pourquoi le ramyeon coréen est-il si épicé ? Le tournant vers le piquant s'est fait après 1963, le goût japonais d'origine paraissant fade aux Coréens. Le lancement du Shin Ramyun (신라면) par Nongshim en 1986, dont le nom même signifie « épicé » (辛), a consacré ce profil brûlant comme la signature du ramyeon coréen.
Qu'est-ce que le ram-don du film Parasite ? C'est le jjapaguri (짜파구리), un mélange de deux ramyeon Nongshim, le Chapagetti et le Neoguri, garni de bœuf de luxe. Les sous-titres anglais l'ont rebaptisé « ram-don ». Le film oscarisé de Bong Joon-ho l'a rendu mondialement célèbre en 2019.
Pourquoi cuisiner le ramyeon dans une casserole jaune ? Le yang-eun-naembi (양은냄비), petite casserole en aluminium doré, chauffe et refroidit très vite, ce qui permet de servir et manger les nouilles brûlantes directement dans le récipient. Beaucoup de Coréens estiment qu'il donne au ramyeon un goût supérieur, et son couvercle sert d'assiette.
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Image de couverture : BrithnyBiong · BrithnyBiong, via Wikimedia Commons · CC BY 4.0


