
Matcha : histoire et secrets du thé vert japonais
De la poudre d'émeraude des moines zen au matcha latte mondial, plongée dans l'histoire, la production et les secrets du thé le plus iconique du Japon.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
À Uji, les champs de thé s'étirent sous d'immenses filets noirs qui confisquent la lumière, et les théiers y déploient un vert de jade irréel. Le est un concentré de civilisation où se mêlent les savoirs des moines bouddhistes, la patience des meuniers et le raffinement des maîtres de thé. Avant d'être un ingrédient tendance, il fut un remède monastique, un trésor aristocratique, un vecteur de méditation. Pour le comprendre, il faut remonter jusqu'aux monastères de la Chine des Song.
Des monastères Song au Japon médiéval#
L'histoire du matcha ne commence pas au Japon mais dans la Chine impériale, sous la dynastie Song (960-1279), où le thé en poudre battu au fouet était la manière la plus raffinée de consommer le thé. Les lettrés et les moines bouddhistes chan (ancêtre du zen japonais) pratiquaient le : les feuilles étuvées, séchées puis broyées étaient versées dans un bol sombre, arrosées d'eau chaude et battues au fouet de bambou jusqu'à une mousse onctueuse. L'empereur , passionné de thé, rédigea lui-même le Dàguān Chálùn (大觀茶論, « Traité sur le thé de l'ère Dàguān »). Sous les Song, le thé en poudre était un marqueur de distinction et un objet de concours de dégustation appelés .
C'est dans ce contexte que le moine zen japonais , de retour de deux séjours d'étude dans la Chine des Song, rapporta au Japon des graines de thé et la technique du thé battu. En 1191, il planta ces graines à Kyūshū et près de Kyōto. Mais sa contribution la plus durable fut un livre, le Kissa Yōjōki (喫茶養生記, « Traité sur le thé et la santé »), achevé en 1211, où il présentait le thé comme un remède quasi miraculeux. Il en offrit un exemplaire au shōgun , alors souffrant, contribuant à populariser le thé parmi la classe guerrière.
La diffusion du matcha s'opéra d'abord dans les temples zen. Pour les moines, la caféine et la L-théanine du thé permettaient de maintenir une vigilance calme pendant les longues heures de méditation assise, le : le thé était un outil spirituel, non un plaisir gustatif. Cette dimension contemplative distingua la culture japonaise du thé de son origine chinoise, plus orientée vers le plaisir lettré. Aux treizième et quatorzième siècles, le thé en poudre se répandit au-delà des monastères : les samouraïs, conseillés par les moines zen, l'adoptèrent et en firent un objet de prestige, consommé lors de concours fastueux appelés .
Dans la brume des monastères Song, un moine battait une poudre verte dans un bol de grès noir. Il ne savait pas qu'il inventait un geste que des millions de mains reproduiraient mille ans plus tard, de Kyōto à New York.
L'ironie de cette histoire réside dans un renversement complet. Lorsque la dynastie Ming (1368-1644) prit le pouvoir, son fondateur décréta l'abandon du thé en poudre, trop associé à l'aristocratie mongole des Yuan qu'il venait de renverser. La Chine adopta l'infusion de feuilles entières, méthode qui perdure aujourd'hui, et le thé battu disparut de son pays d'origine ; c'est le Japon, et lui seul, qui préserva cette technique pendant les six siècles suivants.
Entre le quinzième et le seizième siècle, le matcha trouva sa forme la plus aboutie grâce à trois maîtres fondateurs de la voie du thé. introduisit l'esthétique du , la beauté dans la simplicité et l'imperfection, remplaçant les somptueux ustensiles chinois par des objets japonais modestes. créa des espaces de thé intimes et dépouillés. Et surtout porta la voie du thé à son apogée, codifiant ses rituels, réduisant la salle à deux tatamis et élevant chaque geste au rang de méditation. Le matcha était devenu le cœur d'un art total. Pour une plongée dans la cérémonie du thé, ses rituels et sa philosophie, un article dédié au existe sur ce site ; ici, c'est l'angle de la production, de la gastronomie et du voyage mondial du matcha qui nous occupe.
De la feuille à la poudre : la fabrication du matcha#
La fabrication du matcha est un processus d'une lenteur et d'une minutie qui expliquent son prix élevé. Chaque étape, de l'ombrage au broyage, vise à extraire de la feuille la quintessence de sa saveur et de sa couleur.
L'ombrage : le secret de l'umami#
Le matcha se distingue de tous les autres thés verts par une étape cruciale qui précède la récolte : l'ombrage. Vingt à trente jours avant la cueillette, les plantations sont recouvertes de structures qui réduisent drastiquement l'exposition au soleil, déclenchant des réactions biochimiques qui transforment la composition de la feuille.
La technique la plus prestigieuse est le : des structures de bambou et de paille, érigées au-dessus des théiers, forment un toit qui filtre entre 85 et 95 % de la lumière. Historiquement, on utilisait la paille de riz (wara, 藁) ; aujourd'hui, des toiles synthétiques noires sont souvent employées, bien que les producteurs les plus exigeants d'Uji conservent la paille traditionnelle. Le second type, le , pose directement des toiles sur les buissons : moins coûteux, il produit un thé honorable mais sans la complexité aromatique du tana.
Privée de soleil, la plante augmente massivement sa production de chlorophylle, ce qui donne au matcha sa couleur vert vif, presque fluorescente, si différente du vert olive terne des thés cultivés en plein soleil. Parallèlement, l'ombrage provoque une accumulation spectaculaire de , un acide aminé responsable de l'umami et de l'effet relaxant : normalement, la lumière la transforme en catéchines amères, mais l'ombre bloque cette conversion. Le résultat est un thé plus doux, plus riche en umami et plus apaisant que n'importe quel thé vert conventionnel.
Les chiffres sont éloquents : un matcha de cérémonie supérieur peut contenir cinq à six fois plus de L-théanine qu'un sencha ordinaire. C'est cette molécule qui explique l'effet paradoxal du matcha, stimulant grâce à la caféine mais sans la nervosité du café, car la L-théanine favorise les ondes alpha associées à une concentration détendue.
Récolte, étuvage et séchage#
La première cueillette de printemps, , a lieu en mai et donne le matcha le plus fin. Les récoltes suivantes (deuxième en juin, troisième en été) produisent des feuilles plus riches en catéchines amères, destinées aux grades culinaires.
Immédiatement après la cueillette, les feuilles subissent un bref mais intense étuvage à la vapeur, le : vingt à trente secondes dans un tunnel de vapeur à haute température. Ce procédé, spécifique aux thés verts japonais, empêche la fermentation, fixe la couleur, préserve les acides aminés et stabilise les arômes. C'est la différence fondamentale avec le thé vert chinois, généralement torréfié dans un wok (shāqīng, 杀青).
Les feuilles étuvées sont ensuite séchées dans un four spécial, le , en une vingtaine de minutes. On obtient le , produit intermédiaire indispensable, sous forme de feuilles plates et cassantes d'un vert profond. Vient ensuite le tri : les nervures centrales et les tiges sont retirées par soufflerie et tamis, seule la partie tendre, le mésophylle, étant conservée. Ce tri élimine parfois jusqu'à la moitié du poids des feuilles séchées, mais il garantit la finesse de la poudre.
Le passage à la meule de pierre#
L'étape finale, la plus lente et la plus emblématique, est le broyage du tencha à l'aide de meules de granit, les , deux disques gravés de sillons qui tournent à 40 à 60 tours par minute. Cette lenteur est une nécessité technique : une rotation trop rapide engendrerait de la chaleur par friction, qui altérerait les arômes, dégraderait la chlorophylle (la poudre virerait au jaune-brun) et oxyderait les acides aminés.
À cette cadence, une meule produit environ 30 à 40 grammes de matcha par heure : une boîte de cérémonie de 30 grammes représente donc presque une heure de travail. La finesse de la poudre est remarquable, entre 5 et 10 microns, plus fin que le talc, ce qui permet au matcha de se mettre en suspension, de former une mousse onctueuse et de libérer ses arômes avec une intensité qu'aucune infusion ne pourrait égaler. Certaines maisons d'Uji, comme , fondée en 1704, ou , fondée en 1717, possèdent des dizaines de meules qui tournent jour et nuit. C'est cette chaîne d'artisanat qui rend le vrai matcha coûteux et le distingue des poudres industrielles.
Le vocabulaire du matcha est une porte d'entrée idéale vers le japonais : 抹茶 (matcha, thé moulu), 茶筅 (chasen, fouet de bambou) ou 薄茶 (usucha, thé léger) réunissent kanji et culture en quelques mots. Avec JapaneseSRS et sa répétition espacée, vous apprendrez à lire ces termes dans leur écriture d'origine, un bol après l'autre.
Les grades du matcha#
Tous les matchas ne se valent pas. Derrière l'uniformité apparente de la poudre se cache une hiérarchie aussi stricte que celle des grands vins, fondée sur la récolte, l'ombrage et la partie de la feuille utilisée.
| Grade | Récolte et feuilles | Profil aromatique | Usage et prix |
|---|---|---|---|
| Cérémonie (tenchū) | Première récolte de printemps, feuilles les plus jeunes sous tana | Umami dominant, douceur naturelle, vert phosphorescent | ; 20 à 50 € les 20-30 g |
| Premium (haute qualité quotidienne) | Première récolte, feuilles moins sélectionnées | Umami équilibré, légère pointe d'amertume | ; 15 à 30 € les 30 g |
| Culinaire (cooking grade) | Récoltes tardives, feuilles matures | Robuste, astringent, vert olive | Pâtisserie et cuisine ; 5 à 15 € les 100 g |
Le matcha de cérémonie (tenchū, parfois appelé ceremonial grade dans le commerce international) est au sommet. Issu exclusivement de la première récolte de printemps, des feuilles les plus jeunes cultivées sous ombrage tana, il affiche un vert électrique presque phosphorescent, dominé par l'umami et une douceur naturelle. C'est le seul grade adapté au , la forme la plus concentrée. Comptez 20 à 50 euros pour une boîte de 20 à 30 grammes, soit dix à quinze bols.
Le matcha premium (ou haute qualité quotidienne) provient aussi de la première récolte, mais de feuilles moins sélectionnées. D'un beau vert vif, son goût équilibre umami et légère pointe d'amertume. C'est un excellent choix pour l' quotidien, généralement entre 15 et 30 euros pour 30 grammes.
Le matcha culinaire (cooking grade ou culinary grade) est issu de récoltes ultérieures, de feuilles plus matures et plus riches en catéchines amères. Sa couleur tire vers le vert olive, son goût est plus robuste et astringent. Ces caractéristiques, défauts dans un bol, deviennent des qualités en pâtisserie, où l'amertume se marie au sucre, à la crème, au chocolat blanc. Son prix est plus accessible : de 5 à 15 euros pour 100 grammes.
Les grandes régions productrices#
Le Japon cultive le thé dans de nombreuses préfectures, du sud de Kyūshū au centre de Honshū, mais trois régions dominent la production de matcha.
, petite ville de la préfecture de Kyōto nichée entre les rivières Uji et Kizu, est le berceau historique et spirituel du matcha. C'est ici que, selon la tradition, le moine , disciple d'Eisai, planta les premières graines offertes par son maître. Les conditions sont idéales : collines qui favorisent le drainage, brumes matinales, sol riche et amplitude thermique qui concentre les arômes. Uji ne représente que 3 à 4 % de la production nationale, mais son prestige est immense ; les noms de Marukyu Koyamaen, Ippōdō et résonnent comme ceux des grands domaines viticoles.
, dans la préfecture d'Aichi, est le premier producteur en volume, avec environ 30 % de la production japonaise. Moins connue du grand public, elle fournit un matcha de qualité constante, largement utilisé par l'industrie alimentaire et la pâtisserie professionnelle. La culture du thé y est documentée depuis le treizième siècle, lorsque le moine rapporta des graines de Chine et les planta au temple Jissōji.
, à l'extrémité sud de Kyūshū, est la région en pleine expansion. Son climat subtropical, ses précipitations abondantes et ses vastes plaines permettent une production à grande échelle et des récoltes précoces (dès avril). Kagoshima a dépassé Shizuoka pour devenir la deuxième préfecture productrice de thé du Japon, et sa part dans le matcha ne cesse de croître.
Comment reconnaître un bon matcha#
Distinguer un bon matcha ne demande pas d'être expert, mais d'éveiller ses sens. La couleur : un bon matcha est vert vif, presque fluorescent, un mauvais tire vers le vert olive ou le kaki. L'odeur doit être fraîche et végétale, évoquant l'herbe coupée ; un matcha éventé sent le foin sec. Le goût est dominé par l'umami, avec une amertume discrète et une douceur en finale ; un mauvais est âpre et laisse la bouche sèche. Enfin, la mousse : une poudre de qualité donne une mousse épaisse, fine et homogène ; un matcha médiocre, une mousse grossière et inégale.
Le matcha dans la cuisine japonaise#
Bien avant de devenir l'ingrédient vedette des cafés branchés, le matcha occupait une place de choix dans la gastronomie japonaise, capable de sublimer confiseries traditionnelles comme plats salés.
Les wagashi : l'alliance millénaire du thé et de la confiserie#
Les entretiennent avec le matcha une relation symbiotique vieille de plusieurs siècles : conçues pour accompagner le thé, elles équilibrent son amertume par leur sucrosité. Le au matcha, bloc dense de pâte de haricots rouges (azuki, 小豆), oppose la douceur de la confiserie aux notes végétales du thé. Le au matcha enveloppe une ganache de thé vert dans une pâte de riz glutineux (mochi, 餅). Les au matcha, fourrés à la pâte de haricots blancs (shiro-an, 白餡), sont un classique des boutiques de Kyōto et d'Uji.
À Uji même, la rue qui mène au sanctuaire Byōdō-in aligne des dizaines de boutiques proposant leurs spécialités au matcha : saupoudrés de poudre, parfaits superposant glace, gelée, azuki et crème fouettée, crêpes fourrées de crème au matcha. Cette concentration de douceurs vertes a fait d'Uji une destination gastronomique à part entière.
Glaces, soft cream et desserts modernes#
Le matcha et la glace forment un couple évident : le froid atténue l'amertume et amplifie l'umami. Les au matcha, vendus dans les rues de Kyōto, d'Uji et de Nara, sont l'un des symboles du tourisme gastronomique japonais. Certaines enseignes, comme à Uji, fondée en 1854, proposent des glaces au matcha en plusieurs niveaux de concentration.
Les pâtisseries modernes d'inspiration occidentale se sont emparées du matcha. Le tiramisu au matcha remplace le café par une infusion concentrée de thé vert. Le cheesecake au matcha, crémeux et d'un vert profond, est devenu un classique des cafés de Tōkyō. Le financier au matcha, imbibé de beurre noisette, offre un mariage franco-japonais élégant. Choux à la crème, macarons, terrines de chocolat blanc : la pâtisserie japonaise contemporaine a fait de cette poudre un ingrédient aussi fondamental que la vanille ou le cacao.
Au-delà du sucré : le matcha en cuisine salée#
Le matcha ne se cantonne pas aux desserts. Le , nouilles de sarrasin incorporant de la poudre de matcha, est une spécialité d'Uji et de Kyōto : ces nouilles d'un vert jade, servies froides avec une sauce de trempage (tsuyu, つゆ), offrent une saveur herbacée qui complète la noisette du sarrasin. Le , mélange de sel fin et de poudre, assaisonne les en remplacement de la sauce tentsuyu, le contraste entre friture croustillante, sel marin et amertume végétale étant remarquable.
Le phénomène KitKat matcha#
Impossible de parler du matcha dans la culture alimentaire japonaise sans évoquer le KitKat. Nestlé Japan, dont le siège est à Kōbe, a lancé le KitKat matcha en 2004, dans une stratégie de saveurs locales limitées devenue légendaire. Avec sa couverture de chocolat blanc infusé de thé vert, il devint le souvenir touristique numéro un du Japon. Nestlé Japan produisit plus de 300 saveurs limitées (fraise de Tochigi, patate douce d'Okinawa, saké de Niigata), mais le matcha resta le best-seller, décliné en matcha intense, double matcha, matcha d'Uji, matcha et azuki. Loin d'être un ingrédient élitiste réservé aux cérémonies, le matcha est ancré dans le quotidien gourmand des Japonais.
Le matcha est une couleur avant d'être un goût. Ce vert, si vif qu'il semble vibrer, porte en lui la promesse d'une saveur que l'œil devine avant que la langue ne la confirme.
La vague mondiale du matcha#
À partir du début des années 2010, le matcha a connu une expansion internationale fulgurante, passant en une décennie de curiosité exotique à phénomène culturel planétaire.
L'ère Instagram et le matcha latte#
Le catalyseur fut visuel. Avec son vert intense et photogénique, le matcha s'avéra parfait pour l'ère des réseaux sociaux. Les cafés branchés de Los Angeles, Londres, Melbourne et Paris proposèrent des matcha latte (matcha, lait chaud, parfois sucre ou sirop de vanille) dont l'esthétique, vert jade et mousse ornée de latte art, était irrésistible sur Instagram, où le hashtag #matcha accumula des dizaines de millions de publications. Chez Starbucks, qui avait introduit son Matcha Green Tea Latte dès 2006 aux États-Unis, les ventes explosèrent quand la tendance atteignit sa vitesse de croisière entre 2015 et 2020.
Des cafés spécialisés ouvrirent dans les grandes métropoles : Cha Cha Matcha à New York, Matcha Café Maiko (originaire d'Uji) à Hawaï puis sur la côte ouest américaine, avec des franchises à Londres, Toronto, Vancouver et dans toute l'Asie du Sud-Est. Le matcha devint un produit mondial, consommé de Dubaï à São Paulo, de Séoul à Stockholm.
Le « superfood » et les arguments santé#
L'explosion commerciale s'accompagna d'un discours santé qui amplifia les propriétés de la poudre. Promu « superfood » aux côtés du curcuma et du kale, le matcha aurait pour atouts : sa teneur en EGCG (épigallocatéchine gallate), antioxydant bien plus concentré que dans un thé infusé puisque l'on consomme la feuille entière ; sa richesse en L-théanine, qui favorise la relaxation sans somnolence ; sa caféine (environ 30 à 40 milligrammes par bol, contre 80 à 100 pour un espresso) libérée progressivement, évitant le pic et le crash du café ; sa chlorophylle et ses vitamines A, C et E.
Ces propriétés, confirmées par des études, sont réelles. Mais le marketing les extrapola souvent au-delà des preuves, présentant le matcha comme un remède contre le cancer ou un élixir de jouvence. La réalité est plus nuancée : le matcha est un thé d'une qualité nutritionnelle remarquable, mais ce n'est pas un médicament.
Un marché en explosion et une offre sous tension#
Le marché mondial du matcha a été estimé à environ 4,5 milliards de dollars en 2024, avec une croissance annuelle de 8 à 10 %, tirée par la demande asiatique (la Chine et la Corée du Sud sont devenues de gros consommateurs) et par l'expansion européenne et latino-américaine.
Mais cette croissance a engendré un problème structurel : la demande dépasse largement la capacité japonaise. Le Japon ne produit qu'environ 3 000 tonnes de matcha par an (sur une production totale de thé d'environ 80 000 tonnes), et les cultivateurs, souvent âgés et confrontés au déclin démographique rural, peinent à augmenter leurs surfaces.
Cette pénurie a ouvert la porte à des substituts. La Chine, qui avait abandonné le thé en poudre depuis les Ming, s'est remise à en produire massivement. Le « matcha » chinois, vendu à une fraction du prix, est le plus souvent du ou du simplement broyé, sans l'étape de l'ombrage ni le séchage en tencha-ro. Le résultat est une poudre plus terne et plus amère, dépourvue de l'umami du vrai matcha, pourtant souvent commercialisée sous l'appellation « matcha » à bas prix.
Les dérives et la question de l'authenticité#
La démocratisation du matcha a engendré un marché où la confusion règne. Des poudres médiocres, parfois additionnées de colorants pour raviver le vert, sont vendues à prix d'or sous l'étiquette « matcha de cérémonie ». Des marques occidentales commercialisent des mélanges contenant à peine 30 % de matcha réel, le reste étant du sucre, du lait en poudre ou de la poudre ordinaire. Le terme « matcha » n'étant pas protégé par une appellation d'origine, contrairement au champagne ou au parmigiano reggiano, rien n'empêche juridiquement ces pratiques.
Certaines initiatives visent à protéger l'authenticité : la préfecture de Kyōto a lancé un label de certification pour le matcha d'Uji, et plusieurs producteurs ont créé des systèmes de traçabilité jusqu'au champ et à la date de récolte. Mais pour le consommateur non averti, distinguer un vrai matcha d'Uji d'une poudre industrielle chinoise reste un défi.
Préparer le matcha chez soi#
Préparer un bon matcha chez soi ne requiert ni cérémonie formelle, ni tatami, ni kimono : quelques ustensiles adaptés, un matcha de qualité et une attention à la température de l'eau suffisent.
Les ustensiles essentiels#
Le est l'outil indispensable. Taillé à la main dans une seule pièce de bambou, il compte entre 80 et 120 brins fins qui créent une mousse aérée et homogène ; aucun fouet métallique ou électrique ne reproduit cette texture. Le est large et arrondi pour permettre le mouvement du fouet, mais un bol à céréales large fait l'affaire. Le dose la poudre : une cuillère et demie équivaut à environ deux grammes. Enfin, le , souvent négligé, est crucial : tamiser le matcha avant de le battre élimine les grumeaux et garantit une mousse lisse.
L'usucha : le thé léger du quotidien#
L' est la forme la plus couramment préparée. La recette est d'une simplicité trompeuse : tamiser deux grammes de matcha dans le chawan ; verser 70 à 80 millilitres d'eau à 70-80 °C ; battre vigoureusement au chasen en mouvements de W ou de M (pas de cercles, qui ne créent pas assez de mousse) pendant quinze à vingt secondes, jusqu'à une mousse fine et crémeuse.
La difficulté tient surtout à la température de l'eau : trop chaude (au-dessus de 85 °C), elle brûle les acides aminés, détruit l'umami et libère les catéchines amères ; trop froide (sous 60 °C), elle donne un thé plat. L'idéal se situe entre 70 et 80 °C. Sans thermomètre, faites bouillir l'eau, versez-la dans un récipient vide et attendez environ deux minutes : la température descend naturellement vers 80 °C.
Le koicha : l'épreuve du matcha d'exception#
Le est la forme la plus concentrée et la plus exigeante. Il ne se prépare qu'avec un matcha de cérémonie de haute qualité, car le moindre défaut y serait multiplié. La recette : tamiser quatre grammes de matcha dans le chawan ; verser 30 à 40 millilitres d'eau à 80 °C ; malaxer lentement au chasen, non pour créer de la mousse mais pour obtenir une pâte homogène proche du miel liquide. Le koicha ne mousse pas ; il coule, épais, d'un vert si profond qu'il semble noir. Son goût est une explosion d'umami et de complexité, radicalement différente de l'usucha.
Conserver son matcha#
Le matcha est fragile : la lumière, la chaleur, l'humidité et l'oxygène sont ses quatre ennemis. Une fois ouvert, un sachet ou une boîte devrait être consommé dans le mois. La conservation idéale se fait au réfrigérateur, dans un contenant opaque et hermétique, à l'abri des odeurs (le matcha absorbe les arômes environnants avidement). Avant chaque usage, sortez-le quelques minutes à l'avance pour éviter la condensation, puis tamisez-le. Un matcha frais dégage un parfum vif d'herbe printanière ; mal conservé, il sent le foin sec.
L'erreur la plus courante des débutants est double : eau bouillante et matcha médiocre, qui produisent un breuvage amer et astringent. Avec une poudre de qualité, une eau à la bonne température et un fouet en bambou, chaque bol devient une invitation à comprendre pourquoi des moines, des seigneurs et des artisans ont consacré un millénaire à perfectionner cette poudre d'émeraude.
Le matcha a parcouru un chemin extraordinaire. Né dans les monastères de la Chine des Song, adopté par les moines zen comme aide à la méditation, élevé au rang d'art par les maîtres du thé, transformé en trésor gastronomique par les pâtissiers, puis propulsé sur la scène mondiale par les réseaux sociaux, il est passé en mille ans du bol de grès noir d'un moine médiéval au gobelet en carton d'un café new-yorkais. Pourtant, la poudre est restée la même, et le geste aussi : verser l'eau chaude, saisir le fouet, battre jusqu'à la mousse. Dans cette permanence réside peut-être la leçon la plus profonde du matcha : la patience et l'attention aux choses simples produisent, à la fin, quelque chose d'infiniment précieux.
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Le lexique de cet article
Les termes culturels abordés ici, chacun avec sa définition courte.
- Cérémonie du thé
- Voie japonaise du thé (chanoyu), rituel d'hospitalité autour d'un bol de matcha.
- Matcha
- Poudre de thé vert japonais finement moulue, fouettée avec de l'eau chaude, cœur de la cérémonie du thé.
- Uji
- Ville près de Kyōto réputée pour ses thés verts d'exception, dont le matcha le plus prisé.
Thé japonais : sencha, gyokuro, hojicha, genmaicha
Le thé japonais ne se résume pas au matcha : sencha, gyokuro, hojicha, genmaicha. Origines, terroirs, températures d'infusion et vocabulaire pour tout comprendre.
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