Hukou : le système de résidence qui divise la Chine
Comprendre le hukou, le système d'enregistrement des ménages qui détermine où les Chinois peuvent vivre, travailler et accéder aux services publics. Origines, fonctionnement et réformes.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
Dans une usine de Shenzhen, Li Wei assemble des smartphones douze heures par jour. Elle vit ici depuis huit ans, paie ses impôts ici, ses enfants sont nés ici. Pourtant, aux yeux de l'administration chinoise, elle reste une habitante du Henan, sa province natale à 1 500 kilomètres. Ses enfants ne peuvent pas s'inscrire dans les écoles publiques de Shenzhen. Elle n'a pas accès à l'assurance maladie locale. Pour obtenir certains documents officiels, elle doit retourner dans son village d'origine. Bienvenue dans le monde du hukou, le système d'enregistrement des ménages qui structure — et fracture — la société chinoise.
Le est bien plus qu'un simple registre administratif. C'est un système de contrôle de la population qui détermine où chaque citoyen chinois a le droit de résider, de travailler, et d'accéder aux services publics. Hérité de l'ère maoïste, maintenu et adapté à l'économie de marché, il crée une société à deux vitesses où des centaines de millions de « migrants internes » vivent comme des étrangers dans leur propre pays.
Le mot 户口 (hùkǒu) se compose de 户 (hù, foyer, ménage) et 口 (kǒu, bouche, personne). Littéralement : « les bouches du foyer », c'est-à-dire les membres enregistrés d'un ménage. Le terme désigne à la fois le système d'enregistrement et le document lui-même — un livret de famille qui atteste du lieu de résidence légale.
Origines : du contrôle maoïste à l'économie de marché#
Le système du hukou trouve ses racines dans l'Antiquité chinoise, mais sa forme moderne date de 1958. Mao Zedong, confronté au chaos de l'industrialisation accélérée et aux famines qui frappent les campagnes, instaure un contrôle strict des mouvements de population. L'objectif : empêcher l'exode rural massif vers les villes, qui ne pourraient pas absorber l'afflux.
Le hukou divise la population en deux catégories :
- : pour les ruraux, liés à la terre collective de leur village.
- : pour les urbains, donnant accès aux emplois d'État, au logement, aux rations alimentaires, aux soins et à l'éducation en ville.
Sous Mao, changer de hukou était quasi impossible. Les paysans étaient assignés à leur village. Les citadins jouissaient de privilèges considérables. Ce système de castes internes a survécu à Mao.
Le hukou à l'ère des réformes#
Quand Deng Xiaoping lance les réformes économiques à partir de 1978, un paradoxe émerge : la Chine a besoin d'une main-d'œuvre mobile pour alimenter ses usines côtières, mais le hukou interdit cette mobilité.
La solution pragmatique : tolérer la migration sans l'officialiser. Des centaines de millions de ruraux (les mingong, 民工, « travailleurs migrants ») quittent leurs villages pour les zones économiques spéciales. Ils travaillent dans les usines, sur les chantiers, dans les restaurants — mais conservent leur hukou rural. Ils sont présents dans les villes sans y exister légalement.
On estime à 300 millions le nombre de migrants internes en Chine, soit plus que la population des États-Unis. Cette « population flottante » (流动人口, liúdòng rénkǒu) construit les villes qu'elle n'a pas le droit d'habiter officiellement.
Ce que le hukou détermine#
Le lieu d'enregistrement du hukou conditionne l'accès à :
L'éducation#
Les enfants ne peuvent s'inscrire à l'école publique que dans la ville de leur hukou. Un enfant de migrants à Shanghai devra retourner dans la province natale de ses parents pour passer le gaokao (examen d'entrée à l'université), quand bien même il aurait vécu toute sa vie à Shanghai.
La santé#
L'assurance maladie publique est liée au hukou. Un migrant hospitalisé à Guangzhou sera moins bien remboursé qu'un résident local. Les soins de qualité sont concentrés dans les grandes villes, inaccessibles aux titulaires de hukou ruraux.
Le logement#
L'achat immobilier est restreint par le hukou dans de nombreuses métropoles. À Pékin ou Shanghai, seuls les détenteurs du hukou local (ou répondant à des critères stricts : années de résidence, niveau d'imposition) peuvent acheter un appartement.
Les allocations sociales#
Retraite, allocations chômage, aides sociales : tout est rattaché au lieu d'enregistrement. Un travailleur qui a cotisé 20 ans à Shenzhen avec un hukou du Hunan touchera sa retraite... au Hunan, à un niveau bien inférieur.
Les documents administratifs#
Passeport, permis de conduire, certificats de mariage : de nombreuses démarches requièrent de retourner dans le lieu du hukou. Le , les grandes migrations du Nouvel An chinois, est en partie alimenté par cette nécessité administrative.
Les enfants laissés derrière#
La conséquence la plus douloureuse du hukou concerne les enfants. Incapables de scolariser leurs enfants dans les villes où ils travaillent, des dizaines de millions de parents migrants les laissent au village, confiés aux grands-parents. Ces grandissent sans leurs parents, avec les problèmes psychologiques et éducatifs que cela implique.
Les estimations varient entre 60 et 90 millions d'enfants concernés. Le phénomène a engendré une littérature sociologique abondante et des critiques croissantes du système.
À lire aussiLe Gaokao : l'examen qui décide du destin de onze millions de ChinoisLe gaokao, examen d'entrée à l'université, est intimement lié au hukou. Les quotas d'admission varient selon les provinces, créant des inégalités flagrantes : un élève de Pékin a plus de chances d'intégrer une université prestigieuse qu'un élève du Henan, à niveau égal.
Les réformes en cours#
Depuis les années 2010, le gouvernement chinois a engagé des réformes progressives :
Unification des catégories : En 2014, la distinction entre hukou agricole et non-agricole a été officiellement abolie. En pratique, les différences de traitement persistent.
Points systems : Des métropoles comme Shanghai et Pékin ont introduit des systèmes à points permettant aux migrants qualifiés d'obtenir le hukou local après des années de résidence, sous conditions strictes (diplôme, revenus, absence d'infractions, logement).
Assouplissement dans les villes moyennes : Les villes de moins de 3 millions d'habitants ont assoupli leurs conditions d'octroi du hukou local. L'objectif : redistribuer la pression démographique loin des mégapoles.
Portabilité partielle des droits : Certaines provinces expérimentent la portabilité des droits sociaux : un migrant pourrait théoriquement conserver ses cotisations en changeant de ville.
Ces réformes restent insuffisantes aux yeux des critiques. Le hukou demeure un outil de contrôle social, régulant l'accès aux grandes villes, maintenant une main-d'œuvre bon marché dans les usines, et perpétuant des inégalités structurelles entre villes et campagnes, entre côtes développées et intérieur du pays.
Le hukou et la question urbaine#
La Chine s'urbanise à un rythme sans précédent : plus de 65% de la population vit désormais en ville. Mais « vivre en ville » ne signifie pas y être citoyen. Le hukou crée des métropoles à deux étages : les résidents officiels, protégés, et les travailleurs migrants, indispensables mais invisibles.
Cette dualité pose des questions fondamentales. Comment construire une société de consommation quand 300 millions de personnes n'ont pas accès au crédit, au logement, à l'éducation dans les villes où elles travaillent ? Comment parler de « prospérité commune » (共同富裕, le slogan de Xi Jinping) quand le système institutionnalise l'inégalité ?
FAQ#
Peut-on changer de hukou ? Oui, mais c'est difficile. Dans les petites villes, l'achat d'un logement ou un emploi stable peut suffire. Dans les mégapoles (Pékin, Shanghai), il faut accumuler des points sur des années, voire des décennies. Certaines personnes n'y parviennent jamais.
Le hukou existe-t-il ailleurs qu'en Chine ? Un système similaire existait en URSS (la propiska). La Corée du Nord maintient un contrôle strict des mouvements internes. En Chine, le hukou est unique par son ampleur et sa persistance dans une économie de marché.
Pourquoi le gouvernement ne supprime-t-il pas le hukou ? Le hukou sert plusieurs fonctions : contrôle démographique des villes, maintien d'une main-d'œuvre bon marché, gestion des dépenses sociales. Sa suppression brutale entraînerait un afflux massif vers les mégapoles et une explosion des coûts sociaux locaux.
Les riches sont-ils aussi affectés par le hukou ? Moins directement. Les écoles privées, hôpitaux privés et achats immobiliers via des sociétés permettent de contourner les restrictions. Le hukou pèse surtout sur les classes populaires et moyennes.
Crédits photographiques : images sous licence libre, Wikimedia Commons.
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