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Le format vertical : comment le webtoon a rebattu les cartes de la BD asiatique

Scroll vertical, couleur par défaut, épisode hebdomadaire : anatomie du format né en Corée dans les années 2000, et de sa contagion au manga japonais et au manhua chinois.

La rédaction Kotoba Interactive

Studio éditorial

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Une planche de bande dessinée se lit en zigzag : l'œil descend une colonne, remonte, redescend, et le lecteur tourne la page. Un webtoon ne se lit pas comme ça. Il se lit comme on fait défiler une conversation : d'un pouce, en ligne droite, sans jamais revenir en arrière. Ce déplacement minuscule, du poignet vers le pouce, a suffi à faire naître une grammaire narrative complète, puis à la faire adopter par les deux plus gros marchés de bande dessinée du monde.

Le webtoon n'a pas gagné parce qu'il était coréen. Il a gagné parce qu'il était vertical.

Un accident de calendrier coréen#

Le format naît d'un trou dans le marché. À la fin des années 1990, la crise financière asiatique achève les manhwabang (만화방), ces salons de location de bandes dessinées où se lisait l'essentiel du coréen. Les éditeurs s'effondrent, les auteurs se retrouvent sans support, et la Corée du Sud entre au même moment dans la décennie où elle déploie l'un des réseaux à haut débit les plus denses de la planète.

Les portails web récupèrent la mise. Daum ouvre sa rubrique de bande dessinée en 2003, Naver lance la sienne en 2004, et toutes deux la donnent gratuitement, comme on donne de la météo : pour faire revenir les internautes tous les jours.

L'auteur est le nom que citent la plupart des historiens du médium. Sa série Sunjeong Manhwa (순정만화), publiée sur Daum à partir de 2003, abandonne la planche et raconte en descendant. Le geste paraît anodin. Il change tout : sans page, il n'y a plus de contrainte de mise en page, donc plus de raison de compresser une scène pour la faire tenir.

Signification

est un mot-valise coréen, contraction de web et de cartoon. Le terme désigne d'abord le support, pas un genre : un webtoon d'horreur, une comédie de bureau et un récit de vengeance historique portent le même nom parce qu'ils partagent la même forme de lecture.

Ce que le défilement fait au récit#

Sur une planche imprimée, l'espace entre les cases, ce que la théorie de la bande dessinée appelle le caniveau, est fixe. Sur un webtoon, il est élastique. L'auteur peut poser trois cents pixels de vide entre deux images, et ce vide devient du temps : le lecteur descend, ne voit rien, continue de descendre, et la case suivante tombe quand elle veut.

Cette élasticité fait du webtoon un médium de rythme plus que de composition. Les effets qui en découlent sont désormais standards :

  • La chute retardée : un long blanc avant la révélation, impossible à obtenir sur papier, où l'œil voit toujours la case d'en bas.
  • La case longue : une chute, un couloir, une montagne dessinée sur plusieurs écrans de haut, que l'on parcourt physiquement.
  • La coupure d'épisode : chaque livraison hebdomadaire se termine sur une image conçue pour être la dernière de la semaine.
  • Le décor sonore : plusieurs plateformes coréennes déclenchent une musique ou un effet à un point précis du défilement.

Le cas d'école reste Bongcheon-dong Ghost (봉천동 귀신), publié par l'auteur Horang en 2011, qui insère une image animée à l'endroit exact où le lecteur va poser son pouce. Le procédé a fait le tour du monde par capture d'écran, souvent sans que personne sache qu'il venait d'un webtoon.

La couleur, elle, n'est pas un choix esthétique mais une conséquence économique : sans coût d'impression, le noir et blanc ne fait plus économiser un centime. Le webtoon est donc en couleur par défaut, ce qui a des effets en cascade sur la manière de produire.

Un atelier, pas un auteur#

C'est le point que le lecteur voit le moins et qui pèse le plus. Un manga hebdomadaire japonais repose sur un mangaka et ses assistants, avec une hiérarchie claire et un nom sur la couverture. Un webtoon à succès ressemble davantage à un petit studio : scénariste, dessinateur de traits, coloriste, décorateur numérique, parfois un directeur artistique, souvent regroupés dans une société de production qui vend la série à la plateforme.

Cette division existe parce que la cadence l'exige. Publier chaque semaine, en couleur, sur un format qui consomme des images à toute vitesse, n'est pas tenable seul très longtemps. Le revers est connu du milieu : la santé des auteurs coréens fait l'objet de débats réguliers, et les syndicats d'auteurs de webtoon réclament depuis des années des contrats plus lisibles et des cadences soutenables.

Ce qui change Manga imprimé Webtoon vertical
Unité de lecture La double page L'écran qui défile
Rythme Composition de la planche Longueur du vide
Couleur Exception coûteuse Norme sans surcoût
Publication Chapitre en magazine Épisode hebdomadaire en ligne
Fabrication Auteur et assistants Équipe spécialisée
Modèle Achat du volume Gratuit puis micropaiement

Le modèle économique qui a suivi le format#

Le format seul n'aurait pas suffi. Ce qui a fait basculer le marché, c'est une trouvaille de tarification : l'attente.

Kakao lance en 2014 le principe du gidarimyeon muryo (기다리면 무료), « gratuit si tu attends » : le prochain épisode s'ouvre tout seul au bout de quelques jours, ou immédiatement contre une petite somme. Le lecteur ne paie pas la lecture, il paie l'impatience. Naver, de son côté, avait mis en place dès 2013 un dispositif de partage des revenus publicitaires et dérivés avec les auteurs.

Ce couple, lecture gratuite en surface et micropaiement en profondeur, s'exporte bien mieux qu'un catalogue. C'est lui que les plateformes coréennes ont emporté à l'étranger.

Le saviez-vous ?

En 2020 et 2021, l'application la plus rentable du monde pour la bande dessinée n'était ni américaine ni japonaise d'origine : Piccoma, éditée au Japon par une filiale de Kakao, a dominé les classements de revenus des applications de manga, sur le marché même du manga.

La contagion : Japon, Chine, Occident#

Le Japon a d'abord regardé le format de loin, puis s'y est mis. LINE Manga, adossé au groupe coréen Naver, s'installe dès 2013 dans les usages japonais ; Piccoma suit ; et les éditeurs historiques finissent par ouvrir leurs propres collections en défilement vertical, le tate sukurōru (縦スクロール), avec des séries pensées pour l'écran et non adaptées de la planche.

En Chine, , lancé en 2014, applique la même grammaire au et vise directement le lectorat mobile, avec des séries courtes, colorées, très romanesques.

En Occident, la percée passe par les applications : WEBTOON en anglais depuis 2014, puis le rachat de Wattpad par Naver et celui de Tapas par Kakao en 2021, deux opérations qui achètent moins des catalogues que des viviers d'auteurs et de lecteurs.

L'aboutissement le plus visible n'est pourtant pas une application, ce sont les écrans de télévision : Itaewon Class, Sweet Home, All of Us Are Dead ou Solo Leveling sont des adaptations de webtoons, et une part croissante des séries coréennes vient de ce vivier plutôt que de scénarios originaux.

Le webtoon n'a pas numérisé la bande dessinée. Il l'a redessinée pour un écran haut de dix-sept centimètres, et le reste du monde a fini par tenir le même écran.

Passez à la pratique

Trois mots reviennent dans toute discussion de webtoon en coréen : 웹툰 (webtun, le webtoon), 연재 (yeonjae, la publication en série) et 회차 (hoecha, l'épisode). KoreanSRS, notre application de répétition espacée, installe ce vocabulaire et le coréen du quotidien qui va avec.

KoreanSRS · Février 2027

Ce que le format ne sait pas faire#

Il serait malhonnête de présenter le scroll comme un progrès sans contrepartie. Le format perd des choses que la planche savait faire.

Il perd la simultanéité : sur une double page, l'œil embrasse dix cases d'un coup et perçoit une composition d'ensemble, ce que le défilement interdit par construction. Il perd la relecture en diagonale, très pratique dans les récits complexes. Il rend enfin la mise en page virtuose, celle d'un Katsuhiro Ōtomo ou d'un Naoki Urasawa, à peu près inutilisable.

En sens inverse, l'imprimé s'accommode mal du vertical : les recueils papier de webtoons obligent à recouper les images, et le résultat déçoit souvent les lecteurs venus de l'application.

Les deux formes coexisteront donc, comme le cinéma et la télévision ont fini par le faire. Mais la question n'est plus de savoir si le vertical va durer : elle est de savoir combien d'auteurs, dans dix ans, auront appris à raconter en descendant avant d'avoir appris à composer une planche.

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FAQ#

Webtoon et manhwa, c'est la même chose ? Non. Manhwa désigne la bande dessinée coréenne en général, imprimée comprise. Webtoon désigne le format numérique à défilement vertical, né dans les années 2000 sur les portails coréens.

Pourquoi les webtoons sont-ils presque toujours en couleur ? Parce que la couleur ne coûte plus rien à la diffusion. Le noir et blanc du manga est un héritage du prix du papier et de l'encre, pas un choix esthétique d'origine.

Un webtoon se lit-il correctement sur ordinateur ? Il se lit, mais il perd une partie de ses effets. Les longs vides et les révélations retardées sont calibrés pour la hauteur d'un écran de téléphone tenu à la main.

Les auteurs de webtoon travaillent-ils seuls ? Rarement au-delà des séries amateurs. Les séries professionnelles reposent presque toujours sur une équipe, avec une répartition entre scénario, dessin, couleur et décors.

Le format vertical arrive-t-il aussi en Europe ? Oui, par les applications d'abord, puis par des collections locales. Plusieurs éditeurs européens ont lancé des séries pensées pour le défilement, avec des résultats encore très inégaux.


Crédits photographiques : les images de cet article proviennent de Wikimedia Commons et sont sous licence libre.

Le lexique de cet article

Les termes culturels abordés ici, chacun avec sa définition courte.

Webtoon
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Image de couverture : hyolee2 · Wikimedia Commons · CC BY-SA 3.0

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