Thé chinois et gongfu cha : l'art millénaire d'infuser
Histoire du thé chinois et du gongfu cha : la légende de Shennong, le Classique du thé de Lu Yu, les six grandes familles, la théière Yixing et l'art des infusions.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
Dans une arrière-boutique de Chaozhou, un homme verse une eau frémissante sur quelques feuilles roulées tassées au fond d'une minuscule théière d'argile. Trente secondes, pas une de plus. Il décante la liqueur ambrée dans des coupes pas plus grandes qu'un dé à coudre, en fait tourner une dans la lumière, la respire, la boit d'un trait. Puis il recommence — une deuxième fois, une cinquième, une dixième, car ces mêmes feuilles ont encore beaucoup à dire. Ce ballet patient porte un nom : le gongfu cha, l'art chinois d'infuser le thé.
Le est né en Chine il y a des millénaires, et c'est là qu'il a été le plus longuement médité, classé, ritualisé. Avant de devenir la boisson la plus bue au monde après l'eau, il fut remède, offrande, sujet de traité et compagnon des poètes. Comprendre le thé chinois, ses six grandes familles et l'art du gongfu cha, c'est remonter à la source d'une civilisation entière du goût.
Aux origines : Shennong et la feuille tombée du ciel#
La légende fixe la découverte du thé à une date vertigineuse : 2737 av. J.-C., sous le règne mythique de l'empereur , le « Laboureur divin », père de l'agriculture et de la médecine chinoises. Selon le récit, des feuilles d'un arbuste sauvage seraient tombées dans l'eau qu'il faisait bouillir ; séduit par le parfum et la vivacité de l'infusion, il en aurait fait l'éloge. La part de mythe est immense, mais elle dit une vérité : pour les Chinois, le thé est d'abord une plante de santé et d'éveil.
Le thé entre dans l'histoire écrite sous les dynasties Han, mais c'est sous les Tang (618-907) qu'il devient un art. Vers 760-780, le lettré compose le , le « Classique du thé », premier traité au monde entièrement consacré à la plante : culture, récolte, ustensiles, eaux, gestes. Lu Yu y élève la simple infusion au rang de discipline esthétique et morale. On le vénère depuis comme le « saint du thé ».
Pour Lu Yu, le thé était une affaire de mesure et d'attention : la qualité de l'eau, la forme du feu, le bruit de l'ébullition. Boire devenait un exercice de présence au monde.
Sous les Song (960-1279), on bat le thé en poudre dans le bol, technique qui essaimera au Japon et y deviendra le matcha. Puis, sous les Ming (1368-1644), un édit impérial favorise le thé en feuilles infusées, qui supplante la poudre en Chine et donne naissance aux méthodes encore en usage aujourd'hui.
Les six familles de thé#
Contrairement à une idée répandue, le thé vert, le thé noir et le thé blanc ne viennent pas de plantes différentes. Tous proviennent du même arbuste, le Camellia sinensis ; ce qui les distingue, c'est le degré d'oxydation des feuilles après la cueillette. La Chine classe traditionnellement le thé en six grandes familles, par couleur.
Le , non oxydé, est chauffé aussitôt cueilli pour fixer sa fraîcheur végétale ; c'est le thé le plus bu en Chine, comme le Longjing du lac de l'Ouest. Le , à peine flétri, est le moins transformé. Le , rare, subit un léger jaunissement. Le , semi-oxydé, occupe un vaste territoire de saveurs entre le vert et le noir. Le , entièrement oxydé, est celui que l'Occident appelle simplement « thé noir ». Enfin le , post-fermenté, dont le célèbre du Yunnan, peut vieillir des décennies comme un grand vin.
Le mot a voyagé avec la plante. Les langues qui reçurent le thé par la route terrestre disent « cha » (chai persan, chai hindi, chaï russe) ; celles qui le reçurent par mer depuis le port de Xiamen disent « te » (tê en dialecte du Fujian), d'où le « tea » anglais et le « thé » français.
Le gongfu cha : infuser comme un art#
Le n'est pas une cérémonie figée mais une méthode d'infusion née dans la région du Chaoshan, à l'est du Guangdong, et dans le Fujian voisin. Son nom signifie « thé fait avec application, avec savoir-faire » — le même gongfu que celui des arts martiaux : l'excellence acquise par la pratique.
Le principe inverse celui de la grande théière occidentale : on utilise beaucoup de feuilles, peu d'eau, des infusions très courtes, répétées de nombreuses fois. La première infusion ne dure parfois que quelques secondes. À chaque passage, la feuille libère une facette nouvelle ; un bon oolong ou un pu'er peuvent ainsi tenir dix infusions ou plus, racontant une histoire qui évolue de tasse en tasse.
L'ustensile-roi est la petite théière en argile pourpre de , le . Cette terre poreuse non émaillée « mémorise » le thé : avec les années, une théière dédiée à un seul type de thé s'imprègne de son parfum. On emploie aussi le , un bol à couvercle qui sert à la fois d'infuseur et de tasse. Le tout s'orchestre sur un plateau qui recueille l'eau, dans une chorégraphie précise de versements et de rinçages.
Avant de boire, on rince souvent les feuilles avec une première eau aussitôt jetée : c'est le « réveil du thé ». Pour un pu'er vieilli, ce rinçage débarrasse la feuille de la poussière des ans et ouvre les arômes endormis, parfois depuis plusieurs décennies.
Thé chinois et thé japonais : deux philosophies#
On confond souvent le gongfu cha avec la cérémonie japonaise du thé, le chanoyu. Les deux descendent d'une même racine chinoise, mais ont divergé. Le chanoyu, hérité du thé battu des Song, est une cérémonie codifiée jusqu'au moindre geste, centrée sur un unique bol de matcha et imprégnée de bouddhisme zen. Le gongfu cha chinois est plus souple, plus convivial, plus tourné vers la dégustation et la conversation : on y compare les infusions, on discute du cru, on rit autour du plateau.
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Le thé aujourd'hui : tradition vivante et nouvelle vague#
La Chine reste de loin le premier producteur et consommateur de thé au monde. Mais la boisson s'y réinvente sans cesse. Les maisons de thé traditionnelles (chaguan, 茶馆) côtoient une jeunesse qui a fait du thé au lait perlé (le bubble tea, né à Taïwan dans les années 1980) un phénomène mondial, et l'on voit refleurir un goût savant pour les grands crus, les pu'er millésimés et l'art du gongfu cha.
Apprendre le thé chinois, c'est apprendre une langue à part entière : celle des noms de crus, des gestes, des eaux et des températures. Le vocabulaire du thé — chá, gaiwan, cha dao (茶道, la « voie du thé ») — est une porte d'entrée idéale vers le chinois, intime et sensorielle.
De la feuille tombée dans le chaudron de Shennong à la dixième infusion d'un pu'er vieilli, le thé chinois enseigne une même vérité : la patience a un goût. Il suffit de verser l'eau, et d'attendre.
FAQ#
Le thé vert et le thé noir viennent-ils de plantes différentes ? Non. Tous les thés proviennent du même arbuste, le Camellia sinensis. C'est le degré d'oxydation des feuilles après la cueillette qui distingue les six familles, du thé vert non oxydé au thé noir entièrement oxydé.
Qu'est-ce que le gongfu cha ? C'est la méthode chinoise d'infusion née dans le Chaoshan : beaucoup de feuilles, peu d'eau, des infusions très courtes et répétées dans une petite théière en argile de Yixing ou un gaiwan. Le nom signifie « thé fait avec savoir-faire ».
Quelle différence avec la cérémonie japonaise du thé ? Le chanoyu japonais est une cérémonie zen codifiée autour d'un bol de matcha battu. Le gongfu cha chinois est une dégustation plus souple et conviviale d'un thé en feuilles, infusé de nombreuses fois.
Qu'est-ce que le thé pu'er ? Un thé sombre post-fermenté du Yunnan (普洱), qui peut vieillir des décennies en gagnant en profondeur, comme un grand vin. Il se déguste idéalement en gongfu cha, après un bref rinçage des feuilles.
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Le lexique de cet article
Les termes culturels abordés ici, chacun avec sa définition courte.
- Cérémonie du thé
- Voie japonaise du thé (chanoyu), rituel d'hospitalité autour d'un bol de matcha.
Matcha : histoire et secrets du thé vert japonais
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