
Les 72 micro-saisons : le calendrier secret du Japon
Découvrez les 72 kō, ce calendrier poétique japonais qui divise l'année en micro-saisons de cinq jours, entre nature, poésie et art de vivre.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
Début février, dans la campagne de Kyōto, « le vent d'est fait fondre la glace ». Ce n'est pas une expression : c'est le nom d'une micro-saison, la première de l'année dans un calendrier que le Japon cultive depuis plus d'un millénaire.
Là où l'Occident découpe l'année en quatre saisons, le Japon traditionnel connaissait un rythme bien plus fin : non pas quatre, ni même vingt-quatre (comme dans le système chinois des sekki), mais soixante-douze micro-saisons de cinq jours environ. Chacune porte un nom poétique décrivant un phénomène naturel précis : floraison des pêchers, apparition des lucioles, givre sur les champs. Ce système, le , ne mesure pas le temps : il le regarde.
Des vingt-quatre sekki aux soixante-douze kō#
L'origine remonte à la Chine antique. Les astronomes de la dynastie Han (206 av. J.-C. à 220 de notre ère) divisèrent l'année solaire en vingt-quatre périodes, les en japonais, ou en chinois. Ce système, le , formalisé vers le IIe siècle avant notre ère, reposait sur la position du soleil sur l'écliptique : chaque sekki couvrait environ quinze jours.
Les vingt-quatre sekki marquaient les grands tournants de l'année agricole : , , , , , . Mais les Chinois ne s'arrêtèrent pas là.
Chaque sekki fut subdivisé en trois périodes d'environ cinq jours, créant un maillage de soixante-douze unités appelées , chacune décrivant un phénomène observable. Les trois kō d'un sekki portaient des noms de position : le , le et le .
L'adaptation japonaise#
Le système fut transmis au Japon durant les périodes Nara (710-794) et Heian (794-1185), avec l'écriture chinoise et le bouddhisme. Mais un problème se posa vite : les kō chinois avaient été conçus pour le climat des bassins du fleuve Jaune et du Yangtsé. Or le Japon, archipel étiré sur plus de trois mille kilomètres du nord au sud, connaissait un climat radicalement différent. Un kō propre au Henan n'avait parfois aucun sens dans les montagnes du Yamato.
Les Japonais entreprirent donc d'adapter les noms des kō à leur environnement. La version la plus aboutie, encore utilisée aujourd'hui, date de l'ère Edo. En 1685, l'astronome , ayant démontré les erreurs d'alignement du calendrier chinois, publia le , premier calendrier entièrement conçu au Japon. Les soixante-douze kō furent révisés pour refléter la nature japonaise : cerisiers, lucioles, typhons, premières neiges sur Honshū.
Là où les kō chinois restaient parfois techniques, les kō japonais sont de véritables miniatures poétiques : ils invitent à une forme de présence au monde que les Japonais appellent .
Printemps : le réveil du monde#
Le printemps japonais commence avant ce que les sens suggèrent : avec , le « début du printemps », vers le 4 février, en plein cœur de ce que nous tenons encore pour l'hiver. Le calendrier des sekki ne décrit pas l'état du monde, il en anticipe le mouvement.
Chaque saison s'ouvre par un sekki « de commencement » et porte une tonalité esthétique propre, résumée ci-dessous.
| Saison | Sekki d'ouverture | Période approximative | Tonalité |
|---|---|---|---|
| Printemps | 4 février | Réveil du monde, floraisons | |
| Été | 5 mai | Intensité de la lumière, pluies | |
| Automne | 7 août | , mélancolie dorée | |
| Hiver | 7 novembre | Repli, maturation silencieuse |
Risshun : le printemps commence (environ 4-18 février)#
Les trois kō de Risshun sont parmi les plus célèbres. Le shokō, , est le premier kō de l'année. Le « vent d'est », en japonais , symbolise le printemps naissant dans la poésie depuis des siècles, jusqu'au célèbre poème du poète pour les pruniers de Kyōto : « Quand soufflera le vent d'est, envoyez-moi votre parfum, fleurs de prunier. »
Le jikō, , désigne en réalité le , la bouscarle chanteuse, surnommée . Son chant retentit dans les pruniers dès la mi-février.
Le makkō, : la glace de montagne se fissure et les poissons remontent vers la lumière.
Du dégel aux cerisiers#
Après Risshun vient : la neige cède la place à la pluie. Ses trois kō décrivent cette transformation : « La pluie humidifie la terre » (土脉潤起, Tsuchi no shō uruoi okoru), « Les brumes commencent à monter » (霞始靆, Kasumi hajimete tanabiku), « Les herbes bourgeonnent et les arbres bourgeonnent » (草木萌動, Sōmoku mebae izuru).
marque un tournant : « Les insectes hibernants ouvrent la porte et sortent » (蟄虫啓戸, Sugomori mushito wo hiraku), les pêchers fleurissent (桃始笑, Momo hajimete saku, « les pêchers commencent à sourire »), et les chenilles se transforment en papillons (菜虫化蝶, Namushi chō to naru).
est le moment d'équilibre entre le jour et la nuit. C'est aussi le , fête bouddhiste durant laquelle les Japonais visitent les tombes de leurs ancêtres. Ses kō décrivent les moineaux qui nichent, les cerisiers qui fleurissent en montagne, et le premier tonnerre de l'année.
Puis vient : les hirondelles reviennent du sud (玄鳥至, Tsubame kitaru), les oies sauvages repartent vers le nord, les premiers arcs-en-ciel apparaissent. Enfin ferme le printemps : pivoines qui fleurissent, roseaux au bord des rivières, semis de riz dans les rizières inondées.
Été : l'intensité de la lumière#
L'été japonais commence avec , bien avant les chaleurs de juillet et août. Comme Risshun, Rikka annonce un mouvement : la lumière gagne, la végétation explose.
Rikka et les premières chaleurs#
Les kō de Rikka sont lumineux. Le premier annonce : « Les grenouilles commencent à chanter » (蛙始鳴, Kawazu hajimete naku) ; dans les rizières inondées du Kantō et du Kansai, leur chœur résonne au crépuscule. Le deuxième voit les vers de terre sortir du sol (蚯蚓出, Mimizu izuru), signe que la terre s'est réchauffée. Le troisième note que les bambous poussent (竹笋生, Takenoko shōzu) ; le est l'un des ingrédients les plus prisés de mai.
décrit le moment où les cultures mûrissent sans être prêtes pour la récolte. Ses kō évoquent les vers à soie qui mangent les mûriers (蚕起食桑, Kaiko okite kuwa wo hamu), les carthames qui fleurissent et les épis de blé qui mûrissent.
marque l'entrée dans la saison des pluies et la plantation du riz. Le premier kō annonce la naissance des mantes religieuses (蟷螂生, Kamakiri shōzu), le deuxième l'apparition des lucioles (腐草為蛍, Kusaretaru kusa hotaru to naru, « l'herbe pourrie devient lucioles »), le troisième les prunes qui jaunissent (梅子黄, Ume no mi kibamu).
Le temps des pluies et des lucioles#
Le cœur de l'été est dominé par le , la saison des pluies qui s'abat de mi-juin à mi-juillet.
est le jour le plus long de l'année. Ses kō observent que les épis d'herbe d'hiver se fanent (乃東枯, Natsukarekusa karuru), que les iris ayame poussent dans les marais, et que les germent.
annonce les vraies chaleurs. Le vent chaud souffle (温風至, Atsukaze itaru), les premières cigales chantent, les lotus fleurissent dans les étangs des temples. C'est la saison des , des feux d'artifice, des et des .
est le sommet de l'été. La chaleur est écrasante, les cigales produisent un vacarme assourdissant. Ses kō notent que les paulownias portent leurs fruits (桐始結花, Kiri hajimete hana wo musubu), que la terre est humide et les chaleurs étouffantes (土潤溽暑, Tsuchi uruōte mushi atsushi), et que de grandes pluies tombent parfois soudainement (大雨時行, Taiu tokidoki furu).
Lire les noms des kō dans le texte, c'est déjà entrer dans la langue : 東風 (kochi, « vent d'est »), 蛍 (hotaru, « luciole »), 霜 (shimo, « givre »). Avec JapaneseSRS et sa répétition espacée, apprenez à déchiffrer ces kanji des saisons et à lire le calendrier poétique du Japon dans sa langue d'origine.
Automne : la mélancolie dorée#
L'automne japonais est la saison du , cette sensibilité mélancolique face à la beauté éphémère des choses, concept esthétique fondamental de la civilisation japonaise.
Risshū et les premiers frissons#
arrive en pleine chaleur estivale. Le premier kō annonce : « La brise fraîche arrive » (涼風至, Suzukaze itaru), premier signe que l'été décline. Le deuxième note le chant des cigales du crépuscule (寒蝉鳴, Higurashi naku), le . Le troisième observe que la brume épaisse monte le matin (蒙霧升降, Fukaki kiri matō).
marque le reflux de la chaleur. Le coton mûrit, les épis de riz ploient, et les , petites fleurs brunes des prairies, fleurissent. L'automne commence souvent sous des ciels tourmentés par les typhons.
est l'un des sekki les plus poétiques. Ses kō décrivent les herbes couvertes de rosée blanche (草露白, Kusa no tsuyu shiroshi), les bergeronnettes qui chantent (鶺鴒鳴, Sekirei naku) et les hirondelles qui repartent vers le sud (玄鳥去, Tsubame saru), miroir de leur arrivée à Seimei.
Érables et lune d'automne#
est le second point d'équilibre de l'année, et la période du higan d'automne. Ses kō notent que le tonnerre cesse de gronder (雷乃収声, Kaminari sunawachi koe wo osamu), que les insectes bouchent l'entrée de leurs terriers (蟄虫坏戸, Mushi kakurete to wo fusagu), et que les eaux des rizières s'assèchent (水始涸, Mizu hajimete karuru), signe que la récolte approche.
annonce un air plus froid. Les oies sauvages reviennent du nord (鴻雁来, Kōgan kitaru), les chrysanthèmes fleurissent (菊花開, Kiku no hana hiraku), et les grillons chantent sous la véranda (蟋蟀在戸, Kirigirisu to ni ari). C'est la saison du , où l'on admire la pleine lune en dégustant des près des .
Quand les oies sauvages reviennent et que les chrysanthèmes s'ouvrent, le Japon entre dans la saison la plus littéraire de l'année. Chaque feuille d'érable qui rougit est un poème que la nature écrit pour qui sait le lire.
est le dernier sekki de l'automne. Des pluies légères tombent parfois (霎時施, Kosame tokidoki furu), les érables et les lianes vierges rougissent (楓蔦黄, Momiji tsuta kibamu). C'est le début du , qui voit des millions de Japonais admirer les érables de Nikkō, Arashiyama ou Tōfukuji. Comme le hanami au printemps, c'est un pèlerinage esthétique.
Hiver : le silence fertile#
L'hiver, dans le système des kō, n'est pas une saison morte, mais une saison de repli et de préparation souterraine.
Rittō et le repli#
ouvre la saison froide. Le premier kō annonce la floraison des camélias (山茶始開, Tsubaki hajimete hiraku) ; le est l'une des rares fleurs à défier l'hiver. Le deuxième note que la terre commence à geler (地始凍, Chi hajimete kōru), et le troisième que les narcisses fleurissent (金盞香, Kinsenka saku, « les soucis d'or embaument »).
est le sekki de la première neige, celle qui tombe sur les sommets sans tenir au sol. Les arcs-en-ciel se cachent (虹蔵不見, Niji kakurete miezu), le vent du nord souffle les feuilles (朔風払葉, Kitakaze konoha wo harau), et les mandarines jaunissent (橘始黄, Tachibana hajimete kibamu). La mandarine est l'un des fruits les plus associés à cette saison.
annonce les premières chutes sérieuses. Les saumons remontent les rivières (鮭魚群, Sake no uo muragaru), les ours se retirent dans leurs tanières (熊蟄穴, Kuma ana ni komoru), et le premier kō décrit le ciel s'alourdissant de neige (閉塞成冬, Sora samuku fuyu to naru, « le ciel se ferme et l'hiver s'installe »). Dans les régions de la mer du Japon, comme Niigata ou le Tōhoku, la neige peut atteindre plusieurs mètres, et la vie ralentit autour du et de l'.
Le givre, la neige, le renouveau#
est le jour le plus court de l'année, mais aussi un moment de célébration, car les jours recommencent à rallonger. La tradition veut que l'on prenne un bain au et que l'on mange de la citrouille . Ses kō observent que les épis d'herbe d'hiver poussent (乃東生, Natsukarekusa shōzu), que les cerfs perdent leurs bois (麋角解, Sawashika no tsuno otsuru), et que le blé d'hiver pousse sous la neige (雪下出麦, Yuki watarite mugi nobiru) : sous le manteau blanc, invisible, le blé continue de grandir.
marque le début de la période la plus froide, le . L'ache des marais (芹, seri) pousse dans les marécages glacés (芹乃栄, Seri sunawachi sakau), les sources de montagne dégagent de la vapeur (水泉動, Shimizu atataka wo fukumu), et les faisans chantent (雉始雊, Kiji hajimete naku).
est le dernier sekki de l'année, le point culminant du froid. Ses kō décrivent les poules qui commencent à pondre (鶏始乳, Niwatori hajimete toya ni tsuku), les rivières et lacs qui gèlent profondément (水沢腹堅, Sawamizu kōri tsumeru), et les renoncules d'hiver qui fleurissent sous la neige (款冬華, Fukinotō hanasaku). Le est l'un des premiers signes comestibles du printemps : cueilli à peine émergé de la terre gelée, son amertume est le goût même du renouveau.
Puis le cycle recommence. Le calendrier des soixante-douze kō n'a ni début ni fin : c'est un cercle, le reflet d'un temps qui ne s'écoule pas en ligne droite mais tourne sur lui-même, semblable et différent chaque année.
Vivre au rythme des kō aujourd'hui#
Le système des soixante-douze kō pourrait sembler un vestige folklorique. Il n'en est rien : au Japon contemporain, la sensibilité aux saisons reste fondamentale, et les kō connaissent même un regain d'intérêt.
La cuisine et les shun#
L'influence la plus tangible des kō passe par l'assiette. Le concept de est au cœur de la gastronomie japonaise : chaque ingrédient possède une fenêtre de quelques jours ou semaines où sa saveur atteint son apogée. Le takenoko (pousse de bambou) est un shun de fin avril, le un shun d'octobre, le atteint sa plénitude en janvier. Les grands chefs, du au comptoir de sushi, font évoluer leurs menus toutes les deux à trois semaines.
Les marchés reflètent ce rythme : au de Kyōto ou au marché de Tsukiji à Tōkyō, les fraises de janvier cèdent la place aux pousses de bambou d'avril, puis aux cerises de juin, aux châtaignes de septembre, aux mandarines de décembre.
La poésie : haïku et kigo#
Le lien entre les kō et la poésie est ancien. Le , poème de dix-sept syllabes (cinq, sept, cinq), doit contenir un qui l'ancre dans un moment précis de l'année. Les kigo sont répertoriés dans des dictionnaires appelés , qui en comptent plusieurs milliers. Quand écrit « Vieil étang, une grenouille saute, le bruit de l'eau » (古池や蛙飛びこむ水の音), la grenouille est le kigo : elle situe le poème au printemps.
La composition de haïku reste une pratique vivante : des millions de Japonais en composent, des émissions comme celle de NHK réunissent des millions de téléspectateurs, des concours attirent des centaines de milliers de participants. Tous utilisent les kigo, ces mots de saison qui prolongent l'esprit des soixante-douze kō.
Les wagashi : la saison dans une bouchée#
Les sont une autre manifestation de la sensibilité saisonnière. Les confiseurs, les , changent leurs créations toutes les deux semaines environ : fleurs de prunier en février, pétales de cerisier en avril (les sakura mochi, 桜餅), gelées évoquant les hortensias en juin, feuilles d'érable en pâte de haricots rouges en octobre, pins enneigés en janvier. Chaque wagashi porte un nom poétique, souvent emprunté aux kō : « rosée froide sur les chrysanthèmes », « vent frais du soir ».
Le renouveau contemporain#
Depuis les années 2010, les soixante-douze kō connaissent un véritable renouveau. L'ouvrage le plus populaire, Nihon no shichijūni kō wo tanoshimu (日本の七十二候を楽しむ, « Apprécier les 72 micro-saisons du Japon »), publié en 2012 aux éditions Tōhō Shuppan, s'est vendu à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires. Des applications signalent le kō en cours tous les cinq jours, et des comptes sur les réseaux sociaux publient des photographies de chaque micro-saison.
Ce renouveau s'inscrit dans une redécouverte plus large des rythmes naturels. Face aux saisons artificielles de la climatisation et des supermarchés, les kō rappellent que le temps n'est pas une ligne abstraite mais un tissu vivant, et que le monde change constamment pour qui sait le regarder.
Le philosophe et sinologue français François Jullien a écrit que la pensée chinoise, et par extension japonaise, conçoit le temps non comme une succession d'instants mais comme une « maturation silencieuse ». Les soixante-douze kō en sont l'expression la plus pure : ils ne découpent pas le temps, ils l'habitent. Vivre à leur rythme, c'est accepter que tout se transforme, et que cette transformation même est la beauté du monde. C'est, soixante-douze fois par an, recommencer à regarder.
Le lexique de cet article
Les termes culturels abordés ici, chacun avec sa définition courte.
- 72 micro-saisons
- Découpage poétique japonais de l'année en soixante-douze périodes d'environ cinq jours.
- Sekki
- Vingt-quatre divisions de l'année du calendrier est-asiatique, marquant les changements de saison.
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