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La tour dorée en forme de lotus du casino Grand Lisboa dominant le ciel de Macao, emblème de la capitale mondiale du jeu d'argent.
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Macao : comment un comptoir est devenu la capitale du jeu

Macao (澳門) est la première place mondiale du jeu d'argent, loin devant Las Vegas. Baccarat, salles VIP, méga-resorts : anatomie d'une machine à casinos.

La rédaction Kotoba

Studio éditorial

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En 2013, une péninsule chinoise de trente kilomètres carrés a encaissé environ 45 milliards de dollars au jeu, soit près de sept fois le chiffre d'affaires de tout le Strip de Las Vegas la même année. Ce territoire, c'est , et il détient un record que personne ne lui dispute depuis vingt ans : celui de la plus grande place de jeu d'argent de la planète.

Macao est le seul endroit de Chine où le casino est légal, et c'est là que se joue une part démesurée de l'argent misé sur Terre. Une ville dont les recettes fiscales, l'emploi et le budget public dépendent d'une seule industrie, à un degré sans équivalent ailleurs. Cet article laisse de côté les ruelles portugaises et les pastéis de nata pour raconter l'autre Macao : la machine à casinos, née de la fin d'un monopole vieux de quarante ans, dopée par les gros joueurs venus du continent, puis fragilisée par la corruption, le COVID et la volonté de Pékin de la faire changer de nature.

Macao a détrôné Las Vegas dès 2006#

Macao a dépassé Las Vegas en revenus de jeu en 2006, et n'a plus jamais cédé la première place. Cette année-là, les casinos de la péninsule ont encaissé un peu plus que ceux du célèbre Strip du Nevada, événement que la presse économique a aussitôt qualifié de basculement du centre de gravité mondial des jeux d'argent vers l'Asie. L'écart n'a ensuite cessé de se creuser.

Le pic de 2013 illustre la démesure. Cette année-là, les recettes brutes des jeux à Macao ont atteint environ 45 milliards de dollars, quand l'ensemble du Strip de Las Vegas tournait autour de six à sept milliards. Un seul territoire, plus petit que bien des arrondissements urbains, produisait ainsi plusieurs fois le résultat de la capitale historique du jeu américain. La comparaison a longtemps servi de raccourci journalistique : Macao, ce serait « sept Las Vegas ».

Signification

signifie littéralement « la porte de la baie », de et . Le territoire fut un comptoir portugais de 1557 à 1999, avant de devenir une de la Chine, dotée de ses propres lois. C'est ce statut particulier qui autorise, sur ce seul sol chinois, ce qui reste interdit partout ailleurs dans le pays : le casino.

Le jeu d'argent est prohibé en Chine continentale, et Macao fait figure d'exception unique. Sur le continent, seules deux formes de pari public sont tolérées, la loterie du sport et la loterie sociale, toutes deux d'État ; les casinos, eux, y sont illégaux. Hong Kong autorise les courses hippiques et quelques paris, mais pas les casinos non plus. Macao demeure donc l'unique territoire sous souveraineté chinoise où l'on peut légalement pousser des jetons sur un tapis.

Cette singularité juridique explique presque tout. Pour des centaines de millions de joueurs potentiels d'un pays de 1,4 milliard d'habitants, Macao est la porte d'entrée la plus proche, la plus facile d'accès et la seule qui parle leur langue. La péninsule est reliée à la métropole voisine de Zhuhai par un simple poste-frontière, et depuis 2018 au delta de la rivière des Perles par le pont maritime le plus long du monde. La géographie a fait de Macao le casino attitré de la Chine.

La fin du monopole de Stanley Ho (2002)#

Le Macao moderne du jeu naît en 2002, avec la fin d'un monopole détenu quarante ans par un seul homme : Stanley Ho. Dès 1962, l'homme d'affaires et sa société avaient obtenu la concession exclusive des jeux à Macao. Pendant quatre décennies, tous les casinos du territoire relevèrent de son empire, ce qui valut à Ho le surnom de « roi du jeu » et une fortune considérable.

En 2002, trois ans après la rétrocession à la Chine, le gouvernement de la région administrative spéciale a mis fin à ce monopole et ouvert le marché à la concurrence internationale. Trois concessions principales furent attribuées, bientôt subdivisées en six opérateurs : l'héritier local SJM (successeur de STDM), l'Américain Las Vegas Sands, Wynn, MGM, le local Galaxy et Melco. En quelques années, des groupes qui avaient bâti Las Vegas débarquèrent avec leurs capitaux et leur savoir-faire, décidés à transformer une place feutrée en machine industrielle.

Stanley Ho avait fait de Macao un monopole ; la libéralisation de 2002 en a fait un marché mondial. En une décennie, la péninsule est passée de quelques casinos discrets à la plus grande concentration de tables de jeu de la planète.

Le Cotai Strip : Las Vegas sorti de la mer#

Pour accueillir les méga-resorts, Macao a littéralement fabriqué de la terre entre deux îles. Le territoire manquait de place : la vieille péninsule était saturée. Les opérateurs et le gouvernement ont donc poldérisé la bande de mer qui séparait les îles de et de , créant de toutes pièces un quartier baptisé , contraction des deux noms. Sur ce sol gagné sur l'eau devait s'élever un « Strip » à l'américaine.

Le Venetian Macao, ouvert en 2007 par Las Vegas Sands, en fut l'étendard : canaux intérieurs, gondoles, plafonds peints en faux ciel, et l'un des plus vastes espaces de jeu du monde sous un même toit. À sa suite sont sortis de terre le Galaxy Macau, le City of Dreams, le Studio City, le Parisian et son demi-modèle de tour Eiffel, le Wynn Palace. Le Cotai Strip a copié Las Vegas dans sa forme, tout en s'en écartant radicalement dans son économie.

Le baccarat, roi absolu des tables#

Un seul jeu concentre l'écrasante majorité des revenus des casinos de Macao : le baccarat. Le représente environ 88 % des recettes des jeux de table de la péninsule, une domination sans équivalent à Las Vegas, où les revenus se répartissent entre machines à sous, blackjack, roulette, poker et spectacles. À Macao, la roulette et le blackjack existent, mais restent marginaux face au tapis de baccarat.

Ce jeu doit son règne à sa nature même. Le baccarat oppose la « main du joueur » à la « main de la banque » sans presque aucune décision à prendre : on parie sur l'une des deux, les cartes tombent, on gagne ou l'on perd. Peu de stratégie, un rythme rapide, des mises qui peuvent être colossales : le format convient parfaitement aux gros joueurs pressés d'engager des sommes importantes en peu de coups. Là où Las Vegas vend de la variété et du divertissement, Macao vend du baccarat à grande échelle.

Passez à la pratique

Macao vous intrigue ? Apprenez à lire 澳門 (Àomén, Macao), 賭場 (dǔchǎng, le casino), 百家樂 (bǎijiālè, le baccarat) et 貴賓廳 (guìbīntīng, la salle VIP), puis des centaines de mots du quotidien chinois avec ChineseSRS et sa répétition espacée.

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Les junkets et les salles VIP : le moteur caché#

Pendant des années, l'essentiel des sommes misées à Macao passait non par les salles ouvertes au public, mais par des salons privés réservés aux très gros joueurs. Ces fonctionnaient grâce à un système propre à Macao, celui des . Ces sociétés recrutaient des gros parieurs sur le continent, leur avançaient du crédit de jeu, organisaient leurs déplacements et se chargeaient de recouvrer les dettes, une fonction délicate là où les casinos ne pouvaient légalement transférer d'argent depuis la Chine.

À leur apogée, ces salles VIP ont représenté plus de la moitié, parfois près des deux tiers, des recettes de jeu de Macao. Le système résolvait un problème structurel : les strictes règles chinoises sur les sorties de capitaux limitaient les montants qu'un joueur pouvait légalement emporter à Macao. Les junkets, en avançant du crédit sur place et en se faisant rembourser en Chine, contournaient l'obstacle. Ce rouage discret fut longtemps le véritable moteur financier de la péninsule.

L'effondrement des junkets après 2014#

Le modèle a basculé à partir de 2014, quand la campagne anticorruption menée par Pékin a tari le flot des gros joueurs. Le président avait lancé une vaste offensive contre la corruption, et les fonctionnaires comme les hommes d'affaires fortunés devinrent soudain prudents à l'idée d'exhiber des mises spectaculaires à Macao. Les recettes de jeu, après le pic de 2013, ont chuté lourdement les années suivantes, entraînées par l'effondrement du segment VIP.

Le coup de grâce est venu de l'affaire Suncity et de son patron . Suncity était le plus grand opérateur de junkets de Macao. Fin 2021, Alvin Chau fut arrêté, et en 2023 condamné à dix-huit ans de prison pour organisation de paris illégaux et blanchiment. Un second grand junket, Tak Chun, tomba dans la foulée. En quelques mois, l'écosystème des intermédiaires qui avait fait la fortune de Macao s'est presque entièrement effondré, et les salles VIP se sont vidées.

Une économie sous perfusion du jeu#

À Macao, le jeu ne fait pas partie de l'économie : il est l'économie. Lors des années fastes, les recettes des jeux représentaient environ la moitié du produit intérieur brut du territoire et l'écrasante majorité des recettes fiscales publiques. L'impôt sur les jeux, prélevé à un taux d'environ 39 % sur les recettes brutes des casinos, finançait presque à lui seul le budget de la région administrative spéciale.

Cette manne a des effets concrets sur la vie des habitants. Grâce aux excédents budgétaires nourris par les casinos, le gouvernement de Macao verse chaque année une somme d'argent à chacun de ses résidents permanents, une redistribution directe des profits du jeu instaurée à la fin des années 2000. Santé, éducation, transports : une part importante des services publics repose sur la fiscalité des casinos. Rares sont les territoires aussi entièrement dépendants d'une seule industrie, ce qui fait la prospérité de Macao autant que sa fragilité.

Le saviez-vous ?

Depuis 2008, Macao verse chaque année une allocation en espèces à ses résidents, financée par les profits des casinos. Le montant, revu régulièrement, s'élève à plusieurs milliers de patacas par personne. Habiter la capitale mondiale du jeu, c'est toucher, sans miser un seul jeton, une petite part des gains de la maison.

Le choc du COVID et le tournant de 2022#

La pandémie a révélé la fragilité de cette dépendance en frappant Macao de plein fouet. À partir de 2020, la politique chinoise « zéro COVID » a fermé les frontières et interrompu le flot des visiteurs du continent, dont dépend presque tout le tourisme de la péninsule. Les casinos, privés de joueurs, ont vu leurs recettes s'effondrer à un niveau inédit depuis l'ouverture du marché. Pour une économie assise sur une industrie unique et sur une clientèle unique, la fermeture des frontières fut une crise existentielle.

Fin 2022, dans ce contexte, le gouvernement a renouvelé les concessions des six opérateurs pour dix ans, mais à ses conditions. Pékin, longtemps mal à l'aise devant une ville chinoise vivant du jeu, pousse depuis à la diversification non-jeu : conférences, spectacles, tourisme familial, culture. Les nouveaux contrats obligent les casinos à investir massivement hors du jeu et à attirer une clientèle internationale au delà des seuls parieurs chinois. La consigne est claire : Macao doit devenir moins une salle de baccarat et davantage une destination.

Macao contre Las Vegas : deux modèles opposés#

Macao et Las Vegas partagent l'apparence des casinos mais reposent sur des logiques inverses. Las Vegas a bâti son renouveau sur le divertissement de masse : spectacles, concerts, restaurants de chefs, boutiques, congrès, au point que le jeu ne représente plus qu'une fraction des revenus du Strip. On y va pour le week-end, en famille ou entre amis, et l'on parie accessoirement. Le modèle américain vend une expérience globale.

Macao, longtemps, a vendu presque uniquement le jeu, et surtout le baccarat des gros joueurs venus miser gros et repartir vite. La part du non-jeu y est restée faible, la clientèle massivement chinoise, le séjour souvent court. C'est précisément ce déséquilibre que le tournant de 2022 cherche à corriger, en poussant Macao vers le modèle de diversification qui a sauvé Las Vegas. Reste à savoir si la capitale mondiale du jeu peut cesser d'en être une sans perdre ce qui l'a rendue unique.

Résumé de ces deux modèles opposés, chiffres au moment du pic de Macao :

Critère Macao Las Vegas (Strip)
Revenus des jeux au pic (2013) Environ 45 milliards de dollars Environ 6 à 7 milliards de dollars
Part du baccarat Environ 88 % des jeux de table Marginale, revenus dispersés
Poids du jeu dans l'économie Environ la moitié du PIB local Une fraction des revenus du Strip
Fiscalité du jeu Environ 39 % des recettes brutes Nettement plus faible
Clientèle dominante Gros joueurs VIP, surtout chinois Tourisme de masse, familles
Statut légal Seul casino légal de Chine Casino légal parmi d'autres États
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L'autre visage de Macao, celui des ruelles portugaises, des azulejos et du patrimoine luso-chinois classé à l'UNESCO, loin des tables de baccarat.

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FAQ#

Pourquoi Macao est-elle la capitale mondiale du jeu ? Parce qu'elle est le seul endroit de Chine où le casino est légal. Pour des centaines de millions de joueurs chinois, c'est la porte d'entrée la plus proche. Depuis 2006, Macao encaisse davantage au jeu que Las Vegas, et son pic de 2013, autour de 45 milliards de dollars, dépassait de plusieurs fois le Strip.

Le jeu est-il légal partout en Chine ? Non. Les casinos sont interdits en Chine continentale, où seules deux loteries d'État sont tolérées. Macao, région administrative spéciale dotée de ses propres lois depuis 1999, fait exception : c'est l'unique territoire sous souveraineté chinoise où le casino est autorisé.

Qui était Stanley Ho ? fut le « roi du jeu » de Macao. Sa société STDM détint le monopole des casinos de 1962 à 2002. La fin de ce monopole a ouvert le marché aux opérateurs étrangers comme Las Vegas Sands, Wynn et MGM, transformant la péninsule en place industrielle du jeu.

Qu'est-ce que le Cotai Strip ? C'est un quartier de méga-resorts créé de toutes pièces par poldérisation, sur une bande de mer gagnée entre les îles de Coloane et de Taipa. Le nom combine les deux. On y trouve le Venetian Macao, le Parisian ou le Wynn Palace, sur le modèle du Strip de Las Vegas.

Pourquoi les revenus de Macao ont-ils chuté après 2014 ? À cause de la campagne anticorruption de Pékin, qui a effrayé les gros joueurs, puis de l'effondrement des junkets qui alimentaient les salles VIP, symbolisé par l'arrestation d'Alvin Chau (Suncity) fin 2021. Le COVID, à partir de 2020, a porté un second coup en fermant les frontières.


Crédits photographiques : les images de cet article proviennent de Wikimedia Commons et sont sous licence libre.

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