Mahjong : histoire et règles du jeu de tuiles chinois
Histoire du mahjong, le jeu de tuiles chinois : origines sous les Qing, les 144 tuiles, la folie mondiale des années 1920 et les variantes chinoise, japonaise et américaine.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
C'est un bruit avant d'être un jeu. Un cliquetis sec et continu, celui de cent quarante-quatre tuiles que quatre mains brassent à plat sur la table, dans un vacarme joyeux que les Chinois appellent « le tremblement de terre ». Puis le silence se fait, les murs de tuiles s'érigent, et la partie commence. Dans une ruelle de Chengdu, sous un préau de Hong Kong ou autour d'une table familiale le soir du Nouvel An, ce même son rythme la vie sociale chinoise depuis plus d'un siècle. C'est celui du mahjong.
Le est le grand jeu de tuiles de la Chine, à mi-chemin entre le jeu de cartes, le rami et les dominos. Jeu d'adresse autant que de chance, il mêle calcul, mémoire, lecture des adversaires et part de hasard, le tout dans une convivialité bruyante. De ses origines troubles sous l'empire à la folie planétaire des années 1920 et à ses innombrables variantes, le mahjong est l'un des jeux les plus joués au monde.
Aux origines : un jeu né à la fin de l'empire#
Contrairement à une légende qui le fait remonter à Confucius, le mahjong est un jeu relativement récent. Les historiens situent sa naissance au milieu du XIXᵉ siècle, sous la dynastie Qing, probablement dans la région de Ningbo et du delta du Yangzi, autour de Shanghai. Il descend de jeux de cartes chinois plus anciens, notamment le madiao, dont il reprend les enseignes avant de les transposer sur des tuiles plus maniables.
Le jeu se codifie et se répand dans les premières décennies de son existence, porté par les villes commerçantes. Son nom, májiàng, est souvent rattaché au moineau : dans certaines régions, on prononce máquè (麻雀, « moineau »), et le cliquetis des tuiles évoquerait le pépiement de l'oiseau. L'étymologie exacte reste discutée, mais l'image est tenace.
Le mahjong est un théâtre miniature de la société chinoise : on y lit la patience, le bluff, la mémoire et l'art de saisir l'instant — le tout sous le couvert d'un simple jeu de tuiles.
Cent quarante-quatre tuiles : l'anatomie du jeu#
Un jeu de mahjong standard compte 144 tuiles, réparties en familles. Le cœur du jeu, ce sont les trois suites numérotées de 1 à 9, en quatre exemplaires chacune : les cercles ou « points » (筒, tǒng), les et les caractères ou « dix-mille » (万, wàn).
S'y ajoutent les honneurs : les quatre — Est (东), Sud (南), Ouest (西), Nord (北) — et les trois , le rouge, le vert et le blanc. Enfin, la plupart des jeux incluent huit tuiles décoratives, les et les saisons, qui ne servent qu'à marquer des points bonus.
Le but est de constituer, le premier, une main complète : généralement quatre combinaisons (brelans, carrés ou suites de trois tuiles) et une paire. À tour de rôle, chaque joueur pioche et défausse une tuile, guettant celle qui complétera son jeu — ou celle que lâchera, par mégarde, l'adversaire.
Les trois dragons portent des noms évocateurs : le dragon , le dragon et le dragon . Les trois caractères forment ensemble un vœu : « atteindre le centre, prospérer, faire table rase ».
La folie mondiale des années 1920#
Le mahjong a connu un destin international fulgurant. Au début des années 1920, un Américain installé en Chine, Joseph Park Babcock, codifie des règles simplifiées pour les Occidentaux, dépose la marque « Mah-Jongg » et exporte le jeu aux États-Unis. C'est un raz-de-marée.
En 1923, l'Amérique est prise d'une véritable fièvre du mahjong. Les ventes explosent, les grands magasins s'arrachent les jeux, on organise des soirées à thème, on chante des chansons sur le mahjong. La demande est telle que la Chine ne suffit plus à fournir les tuiles, traditionnellement en bambou et en os ; on en fabrique en masse, jusqu'à puiser dans l'ivoire et de nouvelles matières plastiques.
La folie du mahjong des années 1920 fut si forte qu'elle aurait, selon certains récits, contribué à la pénurie d'os de bœuf utilisés pour les tuiles : des os américains furent expédiés en Chine pour y être travaillés, puis réimportés sous forme de jeux. Le mahjong fut l'un des tout premiers objets d'une mondialisation manufacturière.
Le jeu s'enracine durablement dans certaines communautés, notamment chez les femmes juives américaines, qui fondent en 1937 la National Mah Jongg League et perpétuent encore aujourd'hui une variante américaine très vivante.
Une famille de variantes#
Comme tout grand jeu populaire, le mahjong s'est décliné en de multiples écoles, aux règles parfois très différentes.
Le mahjong chinois et hongkongais#
Les variantes chinoises, dont la très répandue version hongkongaise, restent les plus proches de l'esprit d'origine : combinaisons classiques, système de points fondé sur des figures (fan), parties rapides et souvent argentées.
Le riichi japonais#
Importé au Japon au début du XXᵉ siècle, le mahjong y est devenu le , une variante d'une grande profondeur stratégique, avec ses annonces, ses tuiles « rouges » bonus et une culture du jeu en ligne et en salle (jansō, 雀荘) extrêmement développée. Le riichi a sa propre scène compétitive et de nombreux jeux vidéo.
Le mahjong américain#
La version de la National Mah Jongg League se distingue par l'usage de jokers et d'une carte de combinaisons renouvelée chaque année, qu'il faut acheter pour jouer « à jour ». C'est un mahjong à part, presque un autre jeu.
À lire aussiZodiaque chinois : les douze animaux et leur légendeDu mahjong au zodiaque, les symboles chinois de chance et de prospérité tissent une même culture du destin et du jeu.
Le mahjong aujourd'hui : entre salon et écran#
En Chine, le mahjong reste un pilier de la vie sociale. Il se joue en famille pendant le Nouvel An lunaire, dans les parcs entre retraités, dans les célèbres maisons de thé du Sichuan où le cliquetis ne s'arrête jamais. On l'associe à la convivialité, mais aussi au jeu d'argent, ce qui lui a parfois valu la méfiance des autorités.
L'ère numérique lui a offert une seconde jeunesse : des applications mobiles aux jeux vidéo de riichi, des millions de joueurs s'affrontent désormais en ligne, à toute heure. Attention toutefois à ne pas confondre le vrai mahjong, jeu social à quatre, avec le « mahjong solitaire » des ordinateurs, où l'on apparie des tuiles seul : ce dernier n'a hérité que des dessins, pas des règles.
Apprendre le mahjong, c'est apprendre un peu de chinois sans s'en rendre compte : les chiffres, les vents, les couleurs, les vœux de prospérité gravés sur les tuiles. Derrière le cliquetis se cache toute une langue de symboles — et l'invitation à s'asseoir, enfin, à la table.
FAQ#
Le mahjong est-il un jeu très ancien ? Non. Malgré sa réputation millénaire, il est né au milieu du XIXᵉ siècle sous la dynastie Qing, dans la région de Shanghai et de Ningbo, à partir de jeux de cartes chinois plus anciens.
Combien de tuiles compte un jeu de mahjong ? Un jeu standard compte 144 tuiles : trois suites de 1 à 9 (cercles, bambous, caractères), les vents et les dragons (honneurs), plus huit tuiles de fleurs et de saisons.
Quelle différence entre mahjong chinois, japonais et américain ? Le chinois (et hongkongais) est le plus classique ; le riichi japonais ajoute des annonces et une grande profondeur stratégique ; l'américain utilise des jokers et une carte de combinaisons renouvelée chaque année.
Le mahjong solitaire est-il le vrai mahjong ? Non. Le mahjong solitaire des ordinateurs, où l'on apparie des tuiles seul, ne partage que les dessins. Le vrai mahjong est un jeu social à quatre joueurs, fondé sur la pioche et la défausse.
Crédits photographiques : les images utilisées dans cet article proviennent de Pexels et Unsplash et sont libres de droits.
Nombres porte-bonheur et tabous en Asie : le 8, le 4 et le reste
Pourquoi le 8 porte chance et le 4 fait peur en Chine, Corée et au Japon : homophonies, tétraphobie, étages manquants, plaques et numéros vendus une fortune.

