
Le kimjang : le grand rite collectif du kimchi d'hiver
Chaque automne, familles et voisins salent des dizaines de choux ensemble. Voici le kimjang, la préparation communautaire du kimchi inscrite à l'UNESCO.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
Faire du kimchi et faire le kimjang sont deux choses distinctes. La première tient dans une cuisine, un soir de semaine, pour une jarre que l'on videra en quinze jours. La seconde mobilise une famille élargie, parfois un quartier, autour de montagnes de choux salés qui débordent des bassines, de bras plongés jusqu'au coude dans la pâte de piment, et de conversations qui durent le temps qu'il faut pour enduire cent choux, feuille par feuille. Le mot ne désigne pas la recette : il désigne l'événement.
Cet événement a un calendrier, une échelle et une raison d'être qui n'ont rien à voir avec la simple envie de manger du kimchi. Le kimjang, c'est la constitution collective de la réserve d'hiver, au moment précis où les températures basculent, par un travail partagé qui lie les générations et les voisinages. En 2013, l'UNESCO l'a inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'humanité, non pour le goût du kimchi, mais pour ce lien social que le geste tisse. Voici comment un plat fermenté est devenu l'un des rituels d'entraide les plus vivaces de Corée.
Kimjang n'est pas « faire du kimchi »#
Le kimjang est la préparation massive et collective du kimchi destiné à passer l'hiver. La distinction est fondamentale et souvent perdue en Occident, où l'on confond l'aliment et le rite. On peut préparer un , kimchi frais du jour, seul, en dix minutes, pour le repas du soir. Le kimjang, lui, se compte en dizaines de choux, se prépare en une ou deux journées entières et engage plusieurs personnes.
Le terme viendrait de , la mise en réserve par immersion dans la saumure. Il dit exactement ce dont il s'agit : constituer un stock. Avant la réfrigération, un foyer coréen sans réserve de kimchi affrontait des mois d'hiver sans légumes frais, la terre gelée ne donnant plus rien. Le kimjang était donc une nécessité vitale autant qu'une fête, la garantie que la table tiendrait jusqu'au printemps.
se décompose en deux idées : kim, la racine partagée avec , et jang, l'idée de mise en réserve et de conservation. Le mot ne nomme pas un plat mais une saison de travail, celle où l'on constitue le stock qui nourrira le foyer jusqu'au dégel.
Le moment : autour d'ipdong, quand le froid tombe#
Le kimjang se déclenche à la fin de l'automne, aux alentours d', le terme solaire qui marque l'entrée de l'hiver, vers le 7 novembre. Le calendrier n'est pas décoratif : il obéit à une fenêtre climatique étroite. Il faut qu'il fasse assez froid pour que le kimchi fermente lentement et se conserve, mais pas encore assez pour que le sol gèle et rende la récolte des choux impossible.
Cette fenêtre remonte du sud vers le nord au fil des semaines. Dans la région méridionale de ou du , le kimjang commence plus tard, quand le froid arrive enfin ; à Séoul et dans le nord, plus tôt. Les services météorologiques coréens publiaient autrefois une véritable « carte du kimjang », le , annonçant région par région la date idéale, comme on annonce l'arrivée des cerisiers au printemps. La radio, la télévision relayaient le signal : le moment était venu de sortir les bassines.
Le kimjang suit le thermomètre comme le hanami suit les fleurs. Le pays entier surveille la même bascule de température, et quand elle arrive, des millions de cuisines s'y mettent en même temps.
L'échelle : cent choux en un jour#
Une famille au kimjang ne prépare pas quelques choux mais des dizaines, parfois plus de cent. Le chiffre déconcerte tant que l'on n'a pas compris la fonction : ce kimchi doit durer tout l'hiver, pour tous les membres du foyer, à raison de plusieurs portions par repas et par personne. Une famille élargie coréenne qui vise l'autosuffisance jusqu'au printemps parle vite en centaines de , le chou napa.
Le travail est proportionné à la quantité. Il faut fendre chaque chou, le saler des heures durant, le rincer, préparer des seaux de pâte au piment, puis enduire chaque feuille de chaque chou, une à une. Seul, un tel volume représenterait des jours ; à plusieurs paires de mains, il tient dans une journée. C'est précisément pourquoi le kimjang est collectif : l'ampleur de la tâche appelle le nombre, et le nombre transforme la corvée en événement.
Certaines familles coréennes préparaient traditionnellement de quoi tenir jusqu'à cent cinquante jours de kimchi. Le kimjang d'un seul foyer pouvait ainsi mobiliser deux cents choux et plusieurs dizaines de kilos de piment, de sel et de saumure de poisson fermentée, un chantier domestique d'une ampleur qui explique qu'on ne l'entreprenne jamais seul.
Pumasi : l'entraide comme moteur#
Le kimjang repose sur le , le système coréen d'échange de main-d'œuvre entre voisins et parents. Le principe est ancien et simple : aujourd'hui je viens t'aider à faire ton kimjang, demain tu viendras faire le mien. Aucun argent ne circule, seulement du temps et des bras, rendus tour à tour. Ce troc de travail, hérité des sociétés rurales, structurait aussi les moissons et les grands travaux agricoles ; le kimjang en est l'une des dernières formes vivantes en milieu urbain.
Autour des bassines se réunissent surtout les femmes de plusieurs générations, grand-mère, mère, filles, belles-filles, tantes et voisines. La transmission passe par les mains autant que par les mots : on apprend le juste salage, le bon dosage de piment, le geste pour fourrer un chou en regardant faire l'aînée, puis en refaisant à côté d'elle. Le kimjang est ainsi une école informelle du savoir domestique, où une recette de famille se lègue sans jamais s'écrire.
Le rituel a ses gestes de convivialité. On mange sur place le , porc bouilli enroulé dans une feuille de chou tout juste salé et de kimchi encore tiède du jour : c'est la récompense immédiate du travail, le premier goût de la réserve à peine née.
Le vocabulaire du kimjang se retient mieux quand on sait le lire : 김장 (kimjang, la préparation collective), 품앗이 (pumasi, l'entraide), 배추 (baechu, le chou napa), 옹기 (onggi, la jarre de terre). KoreanSRS, notre application de répétition espacée pour apprendre le coréen, arrive bientôt : inscrivez-vous à la liste d'attente pour déchiffrer le hangul et ces mots de la tradition dès le premier jour.
Le partage : au-delà du foyer#
Le kimjang ne nourrit pas que ceux qui le préparent : une part du kimchi part chez les voisins, les parents éloignés et les nécessiteux. Le partage est inscrit dans le geste. On garde sa réserve, mais on prélève toujours quelques choux pour les distribuer, aux voisins qui n'ont pas fait de kimjang, à la famille dispersée en ville, aux personnes âgées ou démunies du quartier. Cette redistribution fait partie de la définition même du rite.
C'est ce partage que l'UNESCO a mis en avant. Dans le dossier d'inscription de 2013, l'organisation souligne que le kimjang « renforce la coopération et le sentiment d'appartenance à une communauté », et rappelle la coutume du partage avec les plus démunis. Aujourd'hui encore, des associations et des municipalités organisent des kimjang caritatifs de grande ampleur, où des milliers de bénévoles préparent des dizaines de milliers de choux redistribués aux foyers modestes avant l'hiver. Le rite domestique s'est mué en geste civique.
Faire le kimjang, c'est fabriquer sa propre réserve d'hiver et, du même mouvement, veiller à celle des autres. Le partage n'y est pas une politesse ajoutée : il fait partie de la recette.
Onggi et kimchi-naengjanggo : conserver l'hiver#
Le kimchi du kimjang se conservait dans des jarres de terre cuite enterrées, remplacées aujourd'hui par des réfrigérateurs spécialisés. La jarre traditionnelle, l', à la paroi microporeuse, laissait le kimchi respirer et réguler ses gaz de fermentation. On l'enfouissait à demi dans le sol du jardin ou de la cour, col émergeant sous un couvercle, pour que la terre maintienne une température stable et fraîche tout l'hiver, à l'abri du gel comme de la chaleur.
L'urbanisation a rendu l'onggi enterré impraticable : impossible de creuser un jardin dans un appartement de tour. La réponse coréenne a été technique. Le , littéralement « réfrigérateur à kimchi », lancé commercialement à la fin des années 1990, reproduit électroniquement les conditions de la jarre enterrée : température stable et basse, sans les à-coups d'un frigo ordinaire que l'on ouvre sans cesse. L'appareil est devenu un électroménager courant des foyers coréens, au point d'être presque aussi répandu que le réfrigérateur ordinaire. La technologie a pris le relais de la terre, mais pour perpétuer exactement le même geste.
L'UNESCO et le kimjang : un rite reconnu#
En 2013, l'UNESCO a inscrit le kimjang sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. La reconnaissance ne portait pas sur le kimchi comme aliment, distinction importante, mais sur la pratique sociale du kimjang : le savoir-faire transmis, l'organisation collective, l'entraide et le partage. La Corée du Sud avait porté la candidature ; deux ans plus tard, en 2015, la Corée du Nord obtenait à son tour l'inscription de sa propre tradition du kimjang, faisant de ce rite l'un des rares patrimoines revendiqués des deux côtés de la frontière.
Cette inscription est arrivée à un moment charnière. Le kimjang urbain déclinait : les familles rétrécissaient, le kimchi industriel emplissait les rayons, et acheter un bocal coûtait moins d'efforts que de saler cent choux. Beaucoup de foyers avaient cessé de le faire. La reconnaissance internationale a agi comme un signal, rappelant qu'un savoir domestique tenu pour acquis pouvait disparaître, et qu'il valait la peine d'être préservé.
Déclin urbain, renaissances festives#
Le kimjang domestique recule en ville, mais renaît sous forme de festivals et d'événements communautaires. La cause du déclin est connue : appartements exigus sans jardin où enterrer l'onggi, familles nucléaires trop peu nombreuses pour justifier cent choux, disponibilité permanente du kimchi acheté. Pour beaucoup de jeunes citadins, le kimjang familial de la grand-mère est devenu un souvenir plus qu'une pratique.
La réponse a été de le réinventer à l'échelle de la cité. Séoul organise chaque automne un grand festival du kimjang, le Seoul Kimchi Festival, où des milliers de participants préparent ensemble des dizaines de milliers de choux sur des places publiques, une partie de la production étant reversée à des œuvres caritatives. Des municipalités partout dans le pays montent des événements comparables, mêlant démonstration, transmission aux nouvelles générations et solidarité. Le rite a quitté la cour familiale pour la place publique, mais son cœur, préparer ensemble et partager, est resté intact. Ce qui menaçait de mourir dans les cuisines revit sur les esplanades.
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Une fois la réserve constituée, le kimchi règne sur la table comme le roi des banchan, ces petits plats qui accompagnent chaque repas coréen.
Un plat qui fabrique une communauté#
Le kimjang raconte une Corée où l'on ne survit pas seul à l'hiver. Sous les montagnes de choux et les bassines de piment, ce que le rite fabrique vraiment n'est pas seulement une réserve de nourriture, mais un tissu de dettes joyeuses et d'échanges de bras qui relient un foyer à ses voisins, une génération à la suivante, une famille aux plus démunis de son quartier. On comprend alors pourquoi l'UNESCO a distingué le geste plutôt que le goût. Un jour d'automne, quand le froid tombe et que le pays entier plonge les mains dans la même pâte rouge, la Corée ne prépare pas seulement de quoi manger : elle se prépare elle-même à traverser l'hiver ensemble.
Les mots du kimjang en un coup d'œil#
Pour suivre un kimjang, quelques termes coréens reviennent sans cesse : voici les repères essentiels du rite, du geste à la jarre.
| Hangul | Romaja | Sens | Rôle dans le kimjang |
|---|---|---|---|
| 김장 | kimjang | Préparation collective du kimchi d'hiver | Le rite lui-même, en fin d'automne |
| 절이기 | jeorigi | Salage | Fendre et saler les choux pendant des heures |
| 양념 | yangnyeom | Pâte d'assaisonnement | Le mélange de piment, ail et saumure de poisson |
| 버무리기 | beomurigi | Enduisage et mélange | Étaler la pâte feuille par feuille |
| 저장 | jeojang | Conservation | Mettre en réserve la production pour l'hiver |
| 품앗이 | pumasi | Entraide | L'échange de bras entre voisins et parents |
| 옹기 | onggi | Jarre de terre cuite | Contenant de fermentation, autrefois enterré |
FAQ#
Quelle est la différence entre le kimjang et faire du kimchi ? Faire du kimchi peut se faire seul, en petite quantité, à tout moment. Le est la préparation massive et collective, en fin d'automne, de la réserve de kimchi destinée à durer tout l'hiver, engageant famille et voisins autour de dizaines de choux.
Pourquoi le kimjang a-t-il lieu en automne ? Il se déroule autour d', l'entrée de l'hiver vers le 7 novembre, dans une fenêtre climatique précise : assez froid pour une fermentation lente et une bonne conservation, pas encore assez pour que le sol gèle et empêche la récolte des choux.
Qu'est-ce que le pumasi ? Le est le système coréen d'entraide par échange de main-d'œuvre : on aide au kimjang du voisin aujourd'hui, il aidera au vôtre demain. Aucun argent ne circule, seulement du temps et des bras rendus tour à tour.
Pourquoi le kimjang est-il inscrit à l'UNESCO ? L'UNESCO l'a inscrit en 2013 au patrimoine culturel immatériel non pour le kimchi lui-même, mais pour sa dimension sociale : le savoir-faire transmis entre générations, l'organisation collective, l'entraide et le partage avec les voisins et les plus démunis.
Comment conserve-t-on le kimchi du kimjang aujourd'hui ? Autrefois dans des jarres enterrées, qui maintenaient une température fraîche et stable. En ville, le , réfrigérateur spécialisé apparu à la fin des années 1990, reproduit ces conditions et équipe désormais la plupart des foyers coréens.
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Le lexique de cet article
Les termes culturels abordés ici, chacun avec sa définition courte.
- Kimchi
- Légumes fermentés coréens, le plus souvent du chou pimenté, pilier de la table coréenne.
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Image de couverture : USAG- Humphreys · USAG- Humphreys, via Wikimedia Commons · CC BY 2.0


