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Superstitions coréennes : pourquoi la Corée redoute le chiffre 4

Ascenseurs sans quatrième étage, noms interdits à l'encre rouge, mort par ventilateur, jours fastes : plongée dans les superstitions coréennes des chiffres et des dates.

La rédaction Kotoba

Studio éditorial

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Dans un immeuble de bureaux de Séoul, vous entrez dans l'ascenseur et pressez le bouton du dernier étage. En balayant le tableau du regard, quelque chose cloche sans que vous sachiez encore quoi. Puis vous comprenez : entre le troisième et le cinquième étage, là où devrait s'afficher un 4, une lettre a pris sa place. Un F, discret, presque anodin. L'immeuble a un quatrième étage, bien sûr. Il refuse simplement de le nommer.

Cette lettre n'est pas une coquetterie d'architecte. Elle est le signe visible d'une superstition profondément enracinée, la tétraphobie, la peur du chiffre quatre. Et cette peur, comme presque toutes les croyances coréennes autour des nombres et des dates, prend sa source dans la langue elle-même. Comprendre pourquoi un Coréen évite le 4, refuse d'écrire un nom à l'encre rouge ou choisit avec soin le jour de son déménagement, c'est lire en filigrane toute une manière d'habiter le monde, où le son d'un mot suffit à porter chance ou malheur.

Un ascenseur sans quatrième étage#

La scène du bouton F se rejoue dans d'innombrables bâtiments coréens : hôpitaux, hôtels, immeubles résidentiels et centres commerciaux. Là où la tradition l'emporte, le quatrième étage est rebaptisé « F », initiale du mot anglais four, ou tout bonnement escamoté, le tableau passant du 3 au 5. Dans les hôpitaux, où la mort n'est jamais loin, l'évitement est le plus scrupuleux : on ne veut pas d'un service de soins au « quatrième ».

Pourquoi le 4 fait peur : quand un son porte la mort#

Tout tient à une homophonie. Le coréen possède deux systèmes de numération. Les nombres natifs, d'origine coréenne, servent à compter les objets, l'âge, les heures : 하나 (hana, un), (dul, deux), (set, trois), (net, quatre). Mais à côté existent les nombres sino-coréens, empruntés au chinois classique il y a plus de mille ans, employés pour les dates, l'argent, les numéros et les étages : (il, un), (i, deux), (sam, trois), (sa, quatre), (o, cinq).

Or ce (sa) qui désigne le quatre est le parfait homophone d'un autre mot sino-coréen, écrit avec un caractère chinois tout différent : (sa), « la mort ». À l'oreille, dire « quatre » et dire « mort », c'est prononcer exactement le même son. Le nombre traîne ainsi, comme une ombre, l'écho du décès. Ce glissement n'a rien de spécifiquement coréen dans son mécanisme : on le retrouve en Chine et au Japon, où le même caractère 死 hante le chiffre correspondant. Mais la Corée en a fait une règle sociale visible, gravée dans ses tableaux d'ascenseur.

Un simple son partagé entre « quatre » et « mort », et voilà un chiffre banni des étages, des numéros de chambre et des cadeaux. La superstition coréenne se love dans les plis de la langue.

Voici comment se répartissent les connotations des premiers chiffres sino-coréens, tels qu'ils pèsent dans l'imaginaire quotidien :

Chiffre Sino-coréen Connotation
1 일 (il) Neutre, le commencement, l'unité
2 이 (i) Neutre, la paire, l'équilibre
3 삼 (sam) Faste, l'harmonie et la complétude
4 사 (sa) Néfaste, homophone de 死 « mort »
5 오 (o) Neutre
6 육 (yuk) Neutre

Les chiffres qui portent chance#

Si le 4 inquiète, d'autres nombres rassurent. Le plus aimé est le (sam), le trois. Héritier d'une longue tradition d'Asie orientale, il évoque la complétude et l'équilibre : le ciel, la terre et l'humanité forment une triade, et beaucoup de gestes rituels ou de proverbes se déclinent par trois. Offrir, recommencer, saluer trois fois : le chiffre respire la stabilité.

Le (chil), le sept, jouit lui aussi d'une réputation favorable, renforcée par l'influence occidentale du « lucky seven ». Quant au (pal), le huit, il bénéficie du prestige que lui accorde le monde sinophone voisin, où il est associé à la prospérité. Aucun de ces chiffres n'atteint la charge émotionnelle du 4, mais ils composent, en creux, une petite grammaire du faste et du néfaste que l'on garde en tête au moment de choisir un numéro de téléphone, une plaque d'immatriculation ou la somme glissée dans une enveloppe.

L'encre rouge et les noms interdits#

Tendez à un ami coréen un stylo rouge et demandez-lui d'écrire son nom : il est fort possible qu'il hésite, refuse, ou vous regarde avec un léger malaise. Écrire le nom d'une personne vivante à l'encre rouge est l'un des tabous les plus tenaces de la culture coréenne.

L'origine en est funéraire. Traditionnellement, les noms des défunts étaient inscrits en rouge, que ce soit sur les registres familiaux, les stèles ou certains documents rituels, couleur réputée éloigner les mauvais esprits du mort. Par un simple renversement, tracer le nom d'un vivant dans cette même teinte revenait à le ranger parmi les disparus, à appeler sur lui le malheur, voire à lui souhaiter la mort. Le rouge, couleur de vie et de protection dans bien des contextes, devient ici la couleur d'un présage funeste dès qu'il touche à l'identité d'une personne encore de ce monde.

On n'écrit pas un nom vivant à l'encre rouge : ce serait le coucher, d'un trait, sur le registre des morts.

La croyance s'est assouplie chez les plus jeunes générations, habituées aux stylos de toutes couleurs et aux claviers. Mais le réflexe demeure : dans un cadre officiel, familial ou simplement poli, on préfère le noir ou le bleu pour un nom, et l'on évite le rouge par prudence autant que par égard.

La mort par ventilateur#

Nulle superstition coréenne n'intrigue autant les étrangers que la 선풍기 사망 (seonpunggi samang), littéralement la « mort par ventilateur ». La croyance veut qu'un ventilateur électrique laissé en marche toute la nuit dans une chambre fermée puisse tuer le dormeur. Longtemps, les ventilateurs vendus en Corée étaient d'ailleurs équipés d'une minuterie, censée couper l'appareil avant le drame.

Les explications avancées varient : le ventilateur assécherait l'air au point d'asphyxier, ferait chuter dangereusement la température corporelle, ou raréfierait l'oxygène de la pièce. Aucune de ces hypothèses ne résiste à l'examen scientifique, et rien n'établit qu'un ventilateur puisse causer la mort d'un adulte en bonne santé. La croyance n'en a pas moins été largement partagée durant des décennies, relayée jusque dans certains bulletins d'information estivaux qui, chaque canicule, attribuaient des décès nocturnes au fidèle appareil.

La 선풍기 사망 offre un cas d'école fascinant : une superstition moderne, née au vingtième siècle autour d'un objet industriel, et pourtant aussi solidement installée dans l'imaginaire collectif que les tabous anciens. Elle rappelle que les croyances ne sont pas des reliques figées : elles se greffent volontiers sur les technologies nouvelles.

Choisir le bon jour : les dates fastes#

La superstition coréenne ne s'arrête pas aux chiffres : elle habite aussi le calendrier. Pour un événement important, un mariage, l'ouverture d'un commerce et surtout un déménagement, on ne choisit pas une date au hasard. On recherche un jour faste, et l'on évite ceux que la tradition juge chargés d'influences mauvaises.

Le concept clé porte un nom imagé : 손 없는 날 (son eomneun nal), le « jour sans son ». Le (son) désigne ici un esprit errant, une entité malfaisante qui se déplace selon les points cardinaux au fil des jours du calendrier lunaire et qui, présente en un lieu, y contrarie les entreprises humaines. Les jours où cet esprit est réputé absent, traditionnellement ceux dont la date lunaire se termine par un 9 ou un 0, tout est permis : on peut déménager, signer, entreprendre sans crainte d'attirer sa malveillance.

Cette croyance a des effets bien concrets. Les jours 손 없는 날 voient exploser la demande de camions de déménagement, et les tarifs grimpent en conséquence. Choisir un jour ordinaire coûte moins cher, mais heurte le désir, largement partagé, de commencer une nouvelle vie sous les meilleurs auspices. Là encore, la superstition ne relève pas seulement du folklore : elle façonne des calendriers, des prix et des décisions bien réelles.

Passez à la pratique

Derrière chaque superstition se cache un mot : (sa) qui confond le quatre et la mort, (sam) le trois faste, 손 없는 날 (son eomneun nal) le jour sans esprit. Apprendre à les lire et à les distinguer, c'est déjà entrer dans la culture coréenne. Avec KoreanSRS et sa répétition espacée, vous mémorisez les nombres sino-coréens et le vocabulaire du quotidien, un mot à la fois.

KoreanSRS · Février 2027
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Ces croyances ne vivent pas isolées : elles s'entrelacent avec le rapport coréen au temps, comme le montre la réforme du calcul de l'âge coréen, et avec un fond spirituel ancien que l'on retrouve dans le chamanisme coréen et ses mudang.

Questions fréquentes#

Pourquoi la Corée évite-t-elle le chiffre 4 ? Parce que le nombre quatre se dit (sa) en sino-coréen, exactement comme le mot (sa), « la mort ». Cette homophonie rend le chiffre inquiétant : dans de nombreux immeubles et hôpitaux, le quatrième étage est remplacé par la lettre « F » ou tout simplement omis.

Pourquoi ne faut-il pas écrire un nom à l'encre rouge ? Parce que le rouge était traditionnellement réservé aux noms des défunts, sur les registres et les stèles. Écrire le nom d'une personne vivante à l'encre rouge revient symboliquement à la ranger parmi les morts, un geste perçu comme un mauvais présage, voire un souhait de mort.

La « mort par ventilateur » est-elle réelle ? Non. La 선풍기 사망 (seonpunggi samang) est une croyance populaire coréenne selon laquelle un ventilateur en marche toute la nuit dans une pièce fermée pourrait tuer le dormeur. Aucune preuve scientifique ne l'étaye, mais la superstition a longtemps été répandue, au point d'inspirer des minuteries intégrées aux appareils.

Qu'est-ce qu'un « jour sans esprit » (손 없는 날) ? C'est un jour jugé faste, où l'esprit errant appelé (son) est réputé absent et ne peut donc contrarier les projets humains. Traditionnellement, ce sont les jours dont la date lunaire se termine par 9 ou 0. On les privilégie pour les mariages, les ouvertures de commerce et surtout les déménagements, si bien que les camions y sont plus chers.

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