
Le problème 8050 : des parents de 80 ans, des enfants de 50
8050 mondai (8050問題) : au Japon, des parents octogénaires font vivre un enfant quinquagénaire reclus. Les chiffres officiels, l'origine du mot, la question du « après nous » et les dispositifs d'aide.
La rédaction Kotoba Interactive
Studio éditorial
Le désigne au Japon un foyer où un parent d'environ 80 ans fait vivre, sous son toit et sur sa retraite, un enfant d'environ 50 ans sans emploi ni vie sociale. Les deux nombres ne sont pas des seuils légaux : ce sont deux âges qui, mis côte à côte, résument une situation devenue courante.
Le point de bascule statistique date de 2019. Cette année-là, une enquête du Cabinet Office estimait à 613 000 le nombre de personnes en retrait social âgées de 40 à 64 ans, soit davantage que les 541 000 recensées chez les 15-39 ans trois ans plus tôt. Le retrait social japonais n'était plus un problème d'adolescents.
D'où vient l'expression#
Le terme s'est formé au tournant des années 2010 dans le milieu du travail social, notamment autour d'associations de familles et des 民生委員 (minsei iin), ces bénévoles nommés par l'État qui font le lien entre les habitants d'un quartier et les services sociaux. Il condense ce qu'ils voyaient sur le terrain : des dossiers ouverts pour un parent âgé, dans lesquels apparaissait un enfant adulte que personne n'avait jamais rencontré.
La fédération nationale des familles de personnes en retrait social, la KHJ全国ひきこもり家族会連合会, a joué un rôle important dans la diffusion du terme et dans la reconnaissance publique du problème.
8050問題 se lit hachi-maru go-maru mondai : les chiffres sont énoncés un par un, comme un numéro. La formule a déjà sa suite, le 9060問題, quand le parent atteint 90 ans et l'enfant 60. Certains travailleurs sociaux parlent aussi du 7040問題 pour la génération précédente.
Ce que mesurent les enquêtes#
Le Japon suit ces situations par deux voies : les enquêtes nationales sur le retrait social et les remontées des services sociaux communaux.
| Enquête | Population visée | Estimation |
|---|---|---|
| Cabinet Office, 2016 | 15-39 ans | 541 000 personnes en retrait social |
| Cabinet Office, 2019 | 40-64 ans | 613 000 personnes |
| Cabinet Office, 2022 (publiée en 2023) | 15-64 ans | Environ 1,46 million, soit près de 2 % de la tranche d'âge |
L'enquête de 2022 change encore l'échelle. Menée après la pandémie, elle donne des taux presque identiques chez les jeunes adultes et chez les 40-64 ans, et cite parmi les déclencheurs les plus fréquents la perte d'un emploi, la maladie et, pour une part notable des répondants, les restrictions sanitaires.
Il faut lire ces nombres pour ce qu'ils sont : des estimations par sondage, à partir de questionnaires auto-déclarés, sur un phénomène dont la définition varie selon les enquêtes. Ils donnent un ordre de grandeur, pas un recensement.
Comment une famille arrive là#
Les trajectoires racontées par les associations se ressemblent. Un décrochage scolaire ou une première rupture professionnelle dans les années 1990, période de la 就職氷河期 (shūshoku hyōgaki, la « génération de l'ère glaciaire de l'emploi ») qui a suivi l'éclatement de la bulle. Un retour au domicile parental présenté comme provisoire. Puis dix ans, puis vingt.
Deux mécanismes verrouillent ensuite la situation.
Le premier est la honte. Un foyer qui cacherait la situation à ses voisins pendant vingt ans ne demandera pas d'aide à la mairie la vingt et unième année. Les services sociaux découvrent la plupart de ces cas par accident : une hospitalisation du parent, une chute, un impayé.
Le second est financier. Tant que la retraite du parent suffit à faire vivre deux personnes, rien n'oblige à bouger. C'est précisément ce qui rend la suite brutale.
La vraie question : « après nous »#
Les travailleurs sociaux japonais l'appellent le 親亡き後問題 (oya naki ato mondai), le « problème de l'après-parents ». Quand le parent meurt, trois ressources disparaissent d'un coup : le revenu, le logement et la seule relation humaine de l'enfant devenu quinquagénaire.
Les conséquences documentées sont de trois ordres. Le basculement soudain vers l'aide sociale, le 生活保護 (seikatsu hogo), pour une personne sans expérience professionnelle récente et sans réseau. La perte du logement, quand celui-ci était loué au nom du parent ou hérité en indivision. Et, dans les cas rapportés par la presse et par la justice, la dissimulation du décès pour continuer à percevoir la pension, parfois pendant des mois.
Le problème 8050 n'est pas un problème de dépendance. C'est un compte à rebours : celui de la retraite d'une personne qui va mourir avant l'autre.
Les mots de la protection sociale japonaise reviennent dans chaque reportage sur le sujet : 年金 (nenkin, retraite), 世帯 (setai, ménage), 相談 (sōdan, consultation, démarche d'aide). JapaneseSRS les enseigne avec leurs kanji et leurs emplois réels.
Ce que fait l'État#
La réponse publique s'est construite en trois temps.
Les ont été déployés à partir de 2009, jusqu'à couvrir l'ensemble des préfectures et des grandes villes. Ils reçoivent les familles autant que les personnes concernées, ce qui compte quand la personne concernée ne sort pas.
La loi de 2015 sur le soutien à l'autonomie des personnes en difficulté économique (生活困窮者自立支援法) a créé dans chaque commune un guichet d'accompagnement en amont de l'aide sociale, pensé pour les situations qui ne rentrent dans aucune case existante.
La réforme de 2021 du droit de l'action sociale a enfin institué le 重層的支援体制整備事業, un dispositif dit « à couches multiples » dont le principe tient en une phrase : ne renvoyer personne d'un service à l'autre. Un foyer 8050 relève simultanément de la gériatrie, de l'emploi, de la santé mentale et du logement, c'est-à-dire de quatre administrations qui ne se parlaient pas.
Un secteur privé s'est engouffré dans l'attente des familles : les 引き出し屋 (hikidashiya, « ceux qui font sortir »), entreprises qui proposent, contre plusieurs millions de yens, d'extraire de force une personne recluse pour la placer en internat. Plusieurs ont été poursuivies au tournant des années 2020, et les associations de familles mettent en garde contre ces méthodes.
Un fait divers qui a déplacé le débat#
En juin 2019, un ancien haut fonctionnaire du ministère de l'Agriculture a tué son fils de 44 ans à leur domicile de Tokyo. Il a expliqué au tribunal avoir craint que son fils, avec lequel il vivait, ne commette un acte violent, quelques jours après une attaque au couteau survenue à Kawasaki. Il a été condamné à six ans de prison.
L'affaire a occupé la presse japonaise pendant des mois, et les associations de familles ont alors publiquement demandé qu'on cesse d'associer retrait social et dangerosité : les études disponibles ne montrent pas de surrisque de violence chez les personnes concernées, qui sont statistiquement bien plus souvent en danger qu'à l'origine d'un danger.
FAQ#
8050 et hikikomori, est-ce la même chose ? Non. Le hikikomori décrit un état individuel de retrait social. Le 8050 décrit un foyer : un parent âgé et un enfant adulte dépendant, que ce dernier soit en retrait social, au chômage de longue durée ou malade.
Combien de foyers sont concernés ? Aucun décompte officiel ne porte sur les foyers eux-mêmes. Les estimations partent du nombre de personnes en retrait social de 40 à 64 ans, plus de 600 000 selon l'enquête de 2019, dont une large part vit chez ses parents.
Que se passe-t-il à la mort du parent ? L'enfant relève en principe de l'aide sociale et de l'accompagnement communal. La difficulté est d'entrer en contact avec une personne dont l'administration ignorait jusque-là l'existence.
Le phénomène existe-t-il ailleurs ? Des situations comparables sont documentées en Corée du Sud et en Italie, sans que le vocabulaire ni le suivi statistique japonais aient d'équivalent.
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Sources et pour aller plus loin#
- Cabinet Office (内閣府), enquêtes sur la vie des jeunes et des adultes d'âge moyen, 2016, 2019 et 2022
- Ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales (厚生労働省), dossiers sur les centres de soutien au retrait social et le dispositif d'accompagnement à couches multiples
- KHJ全国ひきこもり家族会連合会, publications de la fédération nationale des familles
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Image de couverture : Daderot · Daderot, via Wikimedia Commons · CC0


