
Zodiaques d'Asie : pourquoi le Vietnam a un chat et le Japon un sanglier
Un même cycle de douze animaux, trois versions : comment le Lapin chinois devient Chat au Vietnam et le Cochon un Sanglier au Japon.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
À l'approche du Nouvel An lunaire, les vitrines de Hanoï se couvrent de chats de porcelaine, sourire fendu et patte dressée, tandis qu'à quelques centaines de kilomètres au nord, les mêmes vitrines de Canton exhibent des lapins. Plus à l'est, à Kyōto, un temple vend des plaquettes votives où figure, pour la même année, un sanglier hérissé de poils bruns. Trois pays, un seul calendrier hérité de la Chine antique, et pourtant trois animaux différents pour désigner une même année. Le voyageur qui compare ses cartes de vœux d'un bout à l'autre de l'Asie de l'Est finit par se demander lequel de ces peuples s'est trompé d'animal.
Aucun ne s'est trompé. Le zodiaque à douze animaux, né en Chine, s'est diffusé dans toute l'Asie orientale en épousant chaque fois les sons, les bêtes familières et les croyances locales. Le socle est identique partout, un cycle de douze signes accroché à un système calendaire ancien, mais les branches divergent. Comprendre pourquoi le devient Chat au Vietnam et le un Sanglier au Japon, c'est suivre le voyage d'une idée chinoise à travers les langues et les frontières.
Le socle chinois : 生肖 et cycle sexagésimal#
En Chine, le zodiaque porte le nom de , parfois appelé familièrement . Douze animaux se succèdent dans un ordre fixe : Rat, Bœuf, Tigre, Lapin, Dragon, Serpent, Cheval, Chèvre, Singe, Coq, Chien, Cochon. Chaque année lunaire est placée sous le patronage de l'un d'eux, et l'on dit d'une personne qu'elle « appartient » à son animal, révélant du même coup son âge à qui sait compter.
associe shēng (生, « naître, vie ») et xiào (肖, « ressembler, être à l'image de »). Le terme désigne l'animal qui « ressemble » à l'année de naissance, celui dont on porte l'empreinte. Le mot dit bien qu'il ne s'agit pas d'un simple emblème, mais d'une parenté supposée entre l'être et sa bête.
Mais les douze animaux ne forment que la partie visible d'un système plus vaste. Le calendrier traditionnel chinois combine dix et douze . Ce sont les branches terrestres qui portent les douze animaux : 子 (Rat), 丑 (Bœuf), 寅 (Tigre), 卯 (Lapin), et ainsi de suite. En associant chaque tronc à chaque branche, on obtient un cycle de soixante combinaisons, le , qui met soixante ans à revenir à son point de départ. C'est ce cycle de soixante, et non le simple retour de l'animal tous les douze ans, qui structurait autrefois la datation des dynasties, des règnes et des contrats.
Le zodiaque que l'Occident réduit à douze animaux mignons est, en Chine, la façade d'une horloge cosmique à soixante crans, où le temps se compte par accouplement des troncs et des branches.
Chaque animal ne gouverne pas seulement une année. Il régit aussi une , les Chinois divisant autrefois la journée en douze tranches de deux heures : l'heure du Rat couvre le cœur de la nuit (23 h à 1 h), celle du Cheval le milieu du jour (11 h à 13 h). Il commande également une direction cardinale et une saison, faisant du cycle une grille complète de l'espace et du temps, bien au-delà de l'horoscope.
Le Vietnam et son chat : une affaire de sons#
La divergence la plus célèbre du zodiaque asiatique se trouve au Vietnam. Là, le quatrième signe n'est pas le Lapin mais le Chat (Mèo). Le Vietnamien qui naît une année de Lapin chinois naît, chez lui, une année de Chat, et personne n'y voit d'incohérence : le Chat vietnamien occupe pleinement la case du Lapin.
L'explication la plus solide est linguistique. Le nom de la quatrième branche terrestre, 卯, se lit mǎo en chinois mandarin. Or ce son mao est très proche du mot désignant le chat dans plusieurs langues du sud de la Chine et au Vietnam : le vietnamien mèo signifie « chat ». Selon l'hypothèse la plus répandue, en empruntant le cycle chinois, les Vietnamiens auraient interprété la branche 卯 (mǎo) d'après le son familier mèo, glissant du Lapin au Chat par simple proximité phonétique. Le Lapin, animal moins présent dans l'imaginaire quotidien du delta du fleuve Rouge, se serait effacé devant le chat des maisons et des rizières.
Le Vietnam ne se distingue pas seulement par son chat. Dans plusieurs listes traditionnelles, le deuxième signe n'est pas le Bœuf mais le Buffle (Trâu), l'animal de labour des rizières, et la Chèvre remplace parfois le Mouton, plus rare sous ces latitudes. Le zodiaque s'est ainsi « tropicalisé », substituant aux bêtes du nord de la Chine celles du quotidien vietnamien.
Cette hypothèse phonétique reste une reconstruction, et d'autres traditions préfèrent y voir un choix délibéré, le chat étant un animal aimé et utile dans une civilisation rizicole où il protège les récoltes des rongeurs. Les deux lectures ne s'excluent pas : un glissement sonore a pu être conforté par une préférence culturelle. Le résultat est en tout cas un zodiaque qui, tout en respectant scrupuleusement l'ordre et le nombre chinois, met un félin là où le reste de l'Asie place un lièvre.
Le Japon et son sanglier : 十二支 et le porc oublié#
Au Japon, le zodiaque se nomme , ou plus largement , terme qui désigne, comme en Chine, le couple des troncs et des branches. La liste japonaise suit fidèlement l'ordre chinois, à une nuance près, mais une nuance qui surprend tout voyageur attentif : le douzième signe.
En Chine, le douzième animal est le , et l'idéogramme 猪 y désigne d'ordinaire le porc, l'animal d'élevage domestique. Au Japon, la même branche 亥 se lit i, et l'animal associé n'est pas le porc mais le , la bête sauvage des forêts. Le kanji 猪, qui signifie « porc » en chinois, a pris au Japon le sens premier de « sanglier ». Pour désigner le porc domestique, le japonais emploie un autre caractère, 豚 (buta). Ainsi, l'année que la Chine place sous le signe du cochon dodu, le Japon la place sous celui du sanglier fougueux, réputé foncer droit devant sans dévier, d'où l'expression inoshishi musha pour un tempérament impétueux.
Le caractère 猪 vaut « porc » en chinois (zhū) mais « sanglier » (inoshishi) en japonais, où le porc domestique se dit 豚 (buta). Un même signe écrit, deux animaux : la Chine y voit la bête de la porcherie, le Japon la bête des bois. Le glissement en dit long sur deux rapports au monde animal.
L'usage japonais du zodiaque diffère aussi par sa fonction. Là où la Chine a développé une astrologie riche, avec compatibilités amoureuses, années fastes et choix de dates, le Japon a surtout retenu le cycle comme repère calendaire et iconographique. Chaque nouvelle année, l'animal correspondant envahit les que les Japonais s'échangent par centaines de millions, ainsi que les décorations, les timbres et les figurines des sanctuaires. On demande volontiers à quelqu'un « quel est votre eto ? » pour deviner son âge, mais la dimension divinatoire, très présente en Chine, y est plus discrète.
Au Japon, le zodiaque est moins un oracle qu'un calendrier illustré : chaque premier de l'an, tout le pays dessine le même animal sur ses cartes de vœux, du sanglier au dragon.
La Corée fidèle à la Chine#
La Corée offre le contre-exemple parfait des divergences vietnamienne et japonaise : elle a conservé la liste chinoise presque telle quelle. Le zodiaque coréen, ttichi (띠), aligne les douze mêmes animaux dans le même ordre, et son quatrième signe est bien le , non le Chat, tandis que le douzième reste le Cochon (돼지, dwaeji) et non le sanglier.
La Corée a également hérité de l'appareil complet qui entoure le cycle en Chine : les doubles heures, les directions cardinales, et surtout un usage divinatoire vivace. On consulte encore le zodiaque pour évaluer la compatibilité amoureuse des futurs époux, choisir une date propice ou juger du caractère d'un enfant. Le Nouvel An coréen, le Seollal, est l'un des moments où l'animal de l'année reprend toute sa présence, dans les jeux, les décorations et les vœux. La Corée illustre ainsi la voie de la fidélité, quand le Vietnam et le Japon illustrent celle de l'adaptation.
Tableau comparatif des signes qui diffèrent#
Sur les douze animaux, la plupart sont identiques d'un pays à l'autre. Ce sont quelques cases seulement qui trahissent l'histoire du voyage. Voici les signes où les traditions divergent, branche terrestre à l'appui.
| Branche | Chine (生肖) | Vietnam | Japon (十二支) | Corée |
|---|---|---|---|---|
| 丑 | Bœuf (牛) | Buffle (Trâu) | Bœuf (牛, ushi) | Bœuf (소) |
| 卯 | Lapin (兔) | Chat (Mèo) | Lapin (兎, usagi) | Lapin (토끼) |
| 未 | Chèvre / Mouton (羊) | Chèvre (Dê) | Mouton (羊, hitsuji) | Mouton (양) |
| 亥 | Cochon (猪 = porc) | Cochon (Lợn) | Sanglier (猪, inoshishi) | Cochon (돼지) |
Les huit autres animaux, du Rat au Chien, se retrouvent à l'identique dans les quatre pays, seule change leur prononciation. La leçon du tableau est claire : le zodiaque asiatique n'est pas un bloc figé exporté sans retouche, mais un moule commun que chaque culture a rempli de ses propres bêtes, au gré de ses sons et de ses paysages.
Ce que le zodiaque gouverne encore#
Réduire le zodiaque à un signe d'année serait passer à côté de son emprise réelle sur la vie quotidienne, en Chine surtout. Chacun des douze animaux commande, on l'a vu, une double heure et une direction, mais il structure aussi tout un tissu de croyances pratiques que le Nouvel An lunaire ravive chaque année.
La plus tenace est celle du , l'année où revient l'animal de sa propre naissance, tous les douze ans. Contrairement à ce que suggère l'intuition, cette année « à soi » passe en Chine pour la plus risquée du cycle, réputée attirer obstacles et malchance. On s'en protège traditionnellement en portant du rouge, couleur propitiatoire par excellence : ceinture, sous-vêtements ou fil rouge noué au poignet, offerts de préférence par un aîné. Une personne de vingt-quatre, trente-six ou quarante-huit ans traverse ainsi, en Chine, une année où l'on redouble de prudence.
Le zodiaque nourrit aussi une riche grammaire de la compatibilité, entre partenaires amoureux comme entre associés. Certaines paires d'animaux sont réputées s'accorder, d'autres se heurter, et ces croyances pèsent encore, discrètement, sur des décisions bien réelles, jusqu'au choix de l'année pour concevoir un enfant. Les années du Dragon, signe le plus prestigieux, connaissent ainsi régulièrement des pics de natalité dans plusieurs pays d'Asie.
Le vocabulaire du zodiaque se déchiffre mieux une fois qu'on lit les caractères : 生肖 (shēngxiào, « signe de naissance »), 本命年 (běnmíngnián, « année natale ») et les douze branches, de 子 (Rat) à 亥 (Cochon), reviennent dans toute la culture chinoise. Apprenez à les reconnaître avec ChineseSRS et sa répétition espacée.
FAQ#
Pourquoi le Vietnam a-t-il un chat à la place du lapin ? L'explication la plus admise est phonétique : le nom de la quatrième branche terrestre, 卯, se lit mǎo en chinois, un son très proche du vietnamien mèo, « chat ». En empruntant le cycle chinois, les Vietnamiens auraient rattaché cette branche au chat familier plutôt qu'au lièvre. Une préférence culturelle pour cet animal utile dans les rizières a pu renforcer le glissement.
Le sanglier japonais et le cochon chinois désignent-ils la même année ? Oui. Il s'agit de la même branche terrestre, la douzième (亥), et donc de la même année dans le cycle. La Chine l'associe au cochon domestique (猪 = porc en chinois), le Japon au sanglier sauvage (猪 = inoshishi en japonais), le porc domestique se disant là-bas 豚 (buta). Un seul signe, deux animaux selon le pays.
La Corée a-t-elle un zodiaque différent de la Chine ? Non, ou à peine. La Corée a conservé la liste chinoise à l'identique, avec le Lapin en quatrième position et le Cochon en douzième. Elle a aussi gardé l'appareil complet du cycle : doubles heures, directions et surtout usage divinatoire, notamment pour la compatibilité amoureuse et le choix des dates.
Qu'est-ce que l'année de sa propre naissance et pourquoi la craint-on ? C'est le běnmíngnián (本命年), l'année où revient l'animal de sa naissance, tous les douze ans. En Chine, elle passe pour la plus risquée du cycle, réputée attirer les obstacles. On s'en protège en portant du rouge, couleur propitiatoire, souvent offert par un aîné.
Tous les animaux du zodiaque changent-ils selon les pays ? Non. Sur les douze, huit sont identiques partout, du Rat au Chien, seule leur prononciation varie. Les divergences se concentrent sur quelques cases : le Chat vietnamien (au lieu du Lapin), le Sanglier japonais (au lieu du Cochon), et quelques flottements entre Bœuf et Buffle, Mouton et Chèvre.
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Le lexique de cet article
Les termes culturels abordés ici, chacun avec sa définition courte.
- Shēngxiào
- Nom chinois du zodiaque : les douze signes animaux qui rythment le calendrier.
- Zodiaque chinois
- Cycle de douze animaux associés aux années, fondement de l'astrologie chinoise.
Zodiaque chinois : les douze animaux et leur légende
Des douze animaux aux cinq éléments, le zodiaque chinois cache une cosmologie fascinante. La légende de la course, le chat trahi et Fruits Basket.
Image de couverture : The Metropolitan Museum of Art · The Metropolitan Museum of Art, via Wikimedia Commons · CC0


