Le qipao : histoire de la robe chinoise et de son col cassé
Histoire du qipao (cheongsam), la robe chinoise emblématique : origines mandchoues, révolution shanghaïenne des années 1920-30, symbolique, déclin et renaissance.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
Une silhouette fendue jusqu'à la cuisse, un col droit qui dessine la nuque, des boutons noués sur le côté comme de minuscules sculptures de tissu : en une image, le qipao dit la Chine moderne. On le croise dans les vieux films de Shanghai, sur les affiches Art déco, aux mariages d'aujourd'hui. Pourtant cette robe que le monde entier tient pour l'essence de l'élégance chinoise n'a guère plus d'un siècle sous sa forme actuelle, et son histoire est celle d'une étonnante métamorphose.
Le , aussi appelé cheongsam en cantonais (長衫), est le vêtement féminin le plus emblématique de la Chine. Né d'une robe ample et masculine, il est devenu en quelques décennies l'épure même de la féminité moderne. Comprendre le qipao, c'est suivre la Chine elle-même dans son passage tumultueux de l'empire à la modernité.
Aux origines : la robe des « bannières » mandchoues#
Le qipao tire son nom des , les unités militaires et administratives dans lesquelles étaient organisés les Mandchous, le peuple venu du nord-est qui fonda la dynastie Qing (1644-1912). Les femmes de ces bannières, les qírén (旗人, « gens des bannières »), portaient une longue robe ample d'une seule pièce, le qípáo, littéralement « la robe des bannières ».
Cette robe originelle n'a presque rien du qipao moderne. Large, droite, couvrant le corps des épaules aux chevilles, elle dissimulait les formes plutôt qu'elle ne les soulignait, conformément à la pudeur confucéenne. Pendant près de trois siècles, sous les Qing, elle distingua les Mandchoues des femmes han, qui portaient, elles, vestes et jupes séparées.
Le qipao a commencé comme un uniforme ethnique ample et pudique. Qu'il soit devenu le symbole sensuel de la modernité chinoise tient à une révolution culturelle aussi rapide que radicale.
La révolution de Shanghai (années 1920-1930)#
Tout bascule après la chute de l'empire en 1912. Dans le bouillonnement de la Chine républicaine, et tout particulièrement dans le Shanghai cosmopolite des années 1920 et 1930, le qipao se réinvente entièrement. Les couturiers de la ville, au contact de la mode occidentale, transforment la robe ample des Mandchoues en un fourreau ajusté qui épouse le corps.
La coupe se resserre, la taille se marque, les manches raccourcissent, et surtout apparaît la fente latérale, d'abord discrète puis de plus en plus haute, qui libère la jambe et la démarche. Le col droit, le col mandarin, encadre le visage. Le qipao devient l'uniforme des modeng (摩登, transcription de l'anglais modern) : étudiantes, actrices, chanteuses, femmes d'affaires de la nouvelle Chine urbaine.
signifie littéralement « la robe des bannières », du qí (旗) des bannières mandchoues et de páo (袍), « la robe longue, la tunique ». Le nom cantonais veut dire « longue chemise » — un terme qui, à l'origine, désignait plutôt un habit masculin.
Cette époque shanghaïenne est l'âge d'or du qipao. Reproduit sur les yuefenpai, ces calendriers publicitaires illustrés qui ornaient les murs, porté par les vedettes du cinéma naissant, il incarne une féminité inédite : moderne, citadine, sûre d'elle, mais drapée dans un vêtement profondément chinois. Le qipao réconcilie ainsi tradition et émancipation.
Anatomie d'une robe#
Plusieurs détails font l'identité du qipao, et chacun porte un savoir-faire.
Le , dit col mandarin, se dresse autour du cou et structure toute la silhouette. La fermeture asymétrique part du col, oblique vers l'aisselle droite, puis descend le long du flanc. Elle est maintenue par des , faits de cordon de tissu tressé et noué à la main, parfois en formes de fleurs ou de papillons : un art à part entière.
La sur un ou deux côtés conjugue praticité et élégance. Les tissus, eux, vont de la simple cotonnade au brodé de motifs porte-bonheur — dragons, phénix, pivoines, fleurs de prunier —, chacun chargé de sens dans la symbolique chinoise.
Dans le film In the Mood for Love (花樣年華, 2000) de Wong Kar-wai, l'actrice Maggie Cheung change de qipao plus de vingt fois. Chaque robe, par sa couleur et son motif, accompagne l'évolution des sentiments du personnage : le qipao y devient un véritable langage muet.
Déclin et renaissance#
Le qipao faillit pourtant disparaître. Après 1949, en Chine populaire, il fut peu à peu condamné comme un vestige « bourgeois » et « féodal ». Pendant la Révolution culturelle (1966-1976), porter une telle robe pouvait valoir des ennuis ; l'uniforme prolétaire bleu-gris remplaça les soies d'autrefois. Le qipao se réfugia alors à Hong Kong, à Taïwan et dans la diaspora, où il survécut comme tenue de cérémonie et de prestige.
À partir des années 1980 et de l'ouverture économique, la robe revint en grâce sur le continent. Aujourd'hui, le qipao connaît une nouvelle vie : porté lors des mariages, des banquets, du Nouvel An, revisité par des créateurs contemporains, exhibé sur les podiums internationaux. Il est aussi devenu, parfois, un cliché — uniforme de restaurant ou costume folklorique —, ce qui n'enlève rien à la puissance de la robe bien coupée.
À lire aussiLa calligraphie chinoise : l'art du pinceau et du souffleDu pinceau du calligraphe aux boutons noués du qipao, la Chine cultive un même goût du geste précis et du détail signifiant.
Le qipao aujourd'hui : entre patrimoine et mode mondiale#
Le qipao occupe une place singulière dans l'imaginaire mondial : il est l'un des rares vêtements à dire instantanément « Chine » tout en restant désirable et porté. Stylistes occidentaux et chinois s'en inspirent, des défilés aux tapis rouges, et le débat sur l'appropriation culturelle s'est même invité autour de lui, signe de son statut d'icône globale.
En Chine, il s'inscrit dans le mouvement plus large de réappropriation du patrimoine vestimentaire, aux côtés du hanfu, l'habit han traditionnel que de jeunes Chinois remettent au goût du jour. Le qipao, lui, garde son aura particulière : ni tout à fait ancien, ni vraiment occidental, il est le vêtement de la Chine qui s'est inventée moderne.
Découvrir le qipao, c'est lire sur une étoffe un siècle d'histoire chinoise : la chute d'un empire, l'effervescence de Shanghai, les tempêtes du XXᵉ siècle et le retour en grâce d'une élégance. Une simple robe, et tout un pays qui s'y reflète.
FAQ#
Quelle différence entre qipao et cheongsam ? Aucune sur le fond : qipao est le terme mandarin, cheongsam le terme cantonais désignant la même robe. « Cheongsam » est surtout employé à Hong Kong et dans les régions cantonaises.
Le qipao est-il un vêtement très ancien ? La robe ample d'origine mandchoue remonte aux Qing, mais le qipao moulant que l'on connaît est né dans le Shanghai des années 1920-1930, sous l'influence de la mode occidentale.
Pourquoi le qipao a-t-il une fente sur le côté ? La fente, apparue avec la version moderne, permet la marche et apporte praticité et élégance. Sa hauteur a varié selon les époques et les modes.
Que symbolisent les motifs brodés sur un qipao ? Les motifs comme le dragon, le phénix, la pivoine ou la fleur de prunier portent des significations porte-bonheur — prospérité, harmonie, longévité — issues de la symbolique chinoise traditionnelle.
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