
Les rois Goryeo : d'où vient le nom « Corée »
Le mot « Corée » ne vient pas de Joseon mais de Goryeo, dynastie de 918 à 1392. Wang Geon, le céladon, le Jikji et les caravanes qui portèrent le nom en Occident.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
Un marchand persan du XIIᵉ siècle, arrivé au terme de la route de la soie puis d'une traversée maritime, note dans son registre le nom d'un royaume au bout du monde : quelque chose comme Gōli, Cauli, plus tard Corea. Le pays qu'il désigne existe aujourd'hui encore, mais il ne porte plus ce nom : les Coréens l'ont rebaptisé cinq siècles avant nous. Le mot que l'Occident garde en bouche est celui d'un royaume disparu.
Ce royaume s'appelait , et il régna de 918 à 1392. C'est de lui, et non de la dynastie qui lui succéda, que descend directement notre « Corée », l'anglais Korea, l'italien Corea. Comprendre cette filiation, c'est remonter à Wang Geon le fondateur, aux jarres de céladon vert-de-gris, à quatre-vingt mille planches de bois gravées et au plus ancien livre au monde imprimé en caractères métalliques mobiles. C'est aussi suivre un mot voyageur, translittéré de caravane en escale jusqu'à survivre à la dynastie qui l'avait porté.
Wang Geon réunifie la péninsule en 918#
Goryeo naît en 918, quand un général nommé fonde une nouvelle dynastie et prend le nom de règne de . La péninsule est alors déchirée par la période dite des Trois Royaumes tardifs, où trois puissances rivales se disputent l'héritage du royaume de Silla, jusque-là unificateur mais désormais moribond. Wang Geon, seigneur de la région de Songak, écarte ses concurrents, reçoit en 935 la reddition du dernier roi de Silla, puis abat en 936 le royaume rival de Hubaekje. La péninsule est de nouveau une.
Taejo règne jusqu'en 943 et gouverne moins par la force que par l'alliance. Plutôt que d'anéantir les aristocraties locales, il les rallie, épouse leurs filles, distribue titres et terres, et absorbe les élites de Silla dans le nouvel ordre. Sa capitale, il l'établit à , aujourd'hui , au nord de l'actuelle frontière. La ville, adossée à des montagnes et pensée selon la géomancie, restera le cœur du royaume pendant près de cinq siècles.
Le nom est une contraction de , le puissant royaume du nord de l'Antiquité coréenne. En s'en réclamant, Wang Geon inscrivait sa dynastie dans une lignée prestigieuse et affichait une ambition territoriale vers le nord. C'est cette syllabe fondatrice, transcrite par des voyageurs étrangers, qui deviendra « Corée ».
Les Dix Injonctions : un testament pour durer#
Avant de mourir en 943, Taejo laisse à ses successeurs un texte politique resté célèbre : les . Ce testament, mêlant conseils de gouvernement et prescriptions spirituelles, fixe les principes censés garantir la survie de la dynastie. Il place le bouddhisme au fondement du royaume, met en garde contre l'excès de temples, recommande de respecter les géomanciens dans le choix des sites, et invite le souverain à se méfier de certaines régions jugées rebelles.
Certaines injonctions ont nourri des controverses durables, notamment celles qui traitent des rapports avec la Chine et des origines régionales. Les historiens débattent encore de l'authenticité intégrale du document, dont la plus ancienne copie conservée est tardive. Il n'en demeure pas moins un pilier de la pensée politique coréenne médiévale, cité et médité par les rois de Goryeo comme une charte fondatrice. Rarement un souverain aura autant pesé, par-delà la mort, sur cinq siècles d'histoire.
Le bouddhisme, religion d'un royaume#
Sous Goryeo, le bouddhisme devient religion d'État et façonne l'art, la politique et le calendrier. Les rois financent la construction de monastères, ordonnent la copie et l'impression des textes sacrés, et confèrent aux grands moines un rang comparable à celui des ministres. Les cérémonies bouddhiques, comme le , la fête des lanternes, rythment l'année de la cour et du peuple, et perdurent aujourd'hui au point d'être inscrites au patrimoine immatériel de l'UNESCO.
Cette ferveur a un revers matériel prodigieux : elle pousse le royaume à imprimer, graver et façonner à une échelle inédite. C'est la foi bouddhique qui commande la gravure du grand canon sur bois, et c'est un atelier lié aux monastères qui, plus tard, fera naître l'imprimerie métallique. Goryeo prie, et de sa prière sort une révolution technique.
L'âge d'or : céladon, canon gravé et imprimerie#
Goryeo produit trois chefs-d'œuvre qui comptent parmi les sommets de la civilisation coréenne : le céladon, le Tripitaka Koreana et le premier livre imprimé en caractères métalliques mobiles. Cette floraison, entre le XIᵉ et le XIVᵉ siècle, place le petit royaume à l'avant-garde technique et artistique de l'Asie orientale.
Le céladon 청자, vert-de-gris inimitable#
Le est une porcelaine à couverte vert-de-gris que les potiers de Goryeo portèrent à une perfection admirée jusqu'en Chine. Le mot désigne cette glaçure translucide, tirant sur le jade et le bleu-vert, obtenue par cuisson en atmosphère réductrice. Dès le XIIᵉ siècle, un lettré chinois en visite classa le céladon coréen parmi les plus belles choses de son temps, un renversement rare pour une époque où la Chine se voyait en modèle de tout.
Les potiers coréens inventèrent en outre une technique qui leur est propre : le , l'incrustation. On gravait le motif, grue, nuage, saule, chrysanthème, dans l'argile encore crue, on comblait les creux d'engobe blanc ou noir, puis on recouvrait le tout de la glaçure céleste. Le décor semble ainsi flotter sous la surface. Aucune autre tradition céramique n'a poussé aussi loin cet art de l'image enfouie dans la matière.
Le Tripitaka Koreana 팔만대장경#
Le est la plus complète collection existante du canon bouddhique gravée sur bois. Son nom dit son ampleur : plus de quatre-vingt mille planches de bois, portant plus de cinquante millions de caractères, gravées entre 1236 et 1251. Ce chantier titanesque fut entrepris comme une prière collective, dans l'espoir que la ferveur du travail obtienne du Ciel la protection du royaume contre l'envahisseur mongol.
Les planches sont conservées depuis le XVᵉ siècle dans les halls du monastère de , dont l'architecture, ventilation naturelle et étagères pensées contre l'humidité, a préservé le bois presque intact pendant huit siècles. La quasi-absence d'erreurs de gravure sur des millions de caractères force encore l'admiration des philologues. L'UNESCO a inscrit l'ensemble, planches et bâtiments, au patrimoine mondial.
Le Jikji 직지, imprimé avant Gutenberg#
Le , imprimé en 1377, est le plus ancien livre existant produit avec des caractères métalliques mobiles, soit environ soixante-dix ans avant la Bible de Gutenberg. Son titre complet désigne une anthologie bouddhique compilant les enseignements des grands maîtres du zen. Le second volume, seul conservé, fut imprimé au monastère de Heungdeoksa, près de l'actuelle Cheongju, à l'aide de types de bronze fondus un par un.
L'exemplaire survivant se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque nationale de France, où il fut identifié au XXᵉ siècle par une bibliothécaire d'origine coréenne, Park Byeong-seon. L'UNESCO l'a inscrit au registre de la Mémoire du monde en 2001. Que la plus ancienne trace d'imprimerie métallique soit coréenne, et non européenne, reste l'un des faits les plus contre-intuitifs de l'histoire des techniques.
Quatre-vingt mille planches contre les Mongols, un livre de bronze contre l'oubli : Goryeo répondit à la peur par la mémoire, et légua au monde des objets faits pour durer plus longtemps que les empires qui les menaçaient.
Le vocabulaire de l'âge d'or coréen se lit d'abord dans son écriture : 고려 (Goryeo, la dynastie), 청자 (cheongja, le céladon), 직지 (Jikji, le livre de bronze), 왕건 (Wang Geon, le fondateur). KoreanSRS, notre application de répétition espacée pour apprendre le coréen, arrive bientôt : inscrivez-vous à la liste d'attente pour déchiffrer le hangeul et ces mots d'histoire dès le premier jour.
Les Mongols et le siècle du joug#
Au XIIIᵉ siècle, l'Empire mongol lance contre Goryeo une série d'invasions qui, en une génération, brisent l'indépendance du royaume. À partir de 1231, les armées de l'empire fondé par Gengis Khan déferlent sur la péninsule vague après vague. La cour, réfugiée sur l'île de , résiste depuis son abri insulaire pendant près de trente ans, tandis que le continent est ravagé et que brûle notamment le premier canon bouddhique gravé, ce qui motivera la gravure du Tripitaka actuel.
La résistance finit par céder. Vers 1270, Goryeo se soumet et devient un État vassal des , la dynastie mongole qui règne alors sur la Chine. Les rois de Goryeo épousent des princesses mongoles, envoient des otages à la cour de Pékin, adoptent certains usages du vainqueur et fournissent hommes et navires aux expéditions mongoles, dont les tentatives d'invasion du Japon. Un siècle durant, le royaume garde sa dynastie et son nom, mais gouverne sous tutelle. Ce n'est qu'avec le déclin des Yuan, au milieu du XIVᵉ siècle, que Goryeo desserre l'étau et recouvre sa liberté d'action.
Comment « Goryeo » devint « Corée »#
Le nom occidental de la Corée est la transcription, par des marchands puis des cartographes étrangers, de la syllabe Goryeo. C'est le point décisif de cette histoire : au moment où l'Asie orientale s'ouvrait aux réseaux marchands de l'islam médiéval et, plus tard, de l'Europe, le pays connu des étrangers s'appelait Goryeo. Les commerçants arabes et persans qui fréquentaient les ports de la région rapportèrent son nom sous des formes comme Gōli ou Kauli, dérivées de la prononciation de 고려.
De ces sources orientales, le nom passa aux Européens. Les récits de voyage médiévaux, puis les premiers marins et jésuites portugais et italiens de la Renaissance, écrivirent Cauli, Corea, Coria. La forme Corea se fixa sur les cartes occidentales et s'imposa dans les langues européennes, donnant le français « Corée », l'italien Corea, l'anglais Korea. La graphie par C ou par K varia selon les langues et les époques, mais la racine resta la même syllabe fondatrice.
Le paradoxe est là : en 1392, la Corée changea de dynastie et de nom, mais l'Occident, lui, garda l'ancien. Le pays devenu Joseon continua d'être appelé Corea au-dehors, comme si le mot des marchands avait pris une vie propre, détachée du royaume qui l'avait fait naître. Notre « Corée » est un fossile linguistique : le nom d'un État éteint depuis plus de six siècles, conservé intact par la seule inertie du commerce et des cartes.
Le nom coréen interne du pays, lui, ne vient pas de Goryeo. Après 1392, la nouvelle dynastie choisit , tandis que la Corée du Sud actuelle se nomme et la Corée du Nord Joseon. Aucune de ces appellations ne ressemble à « Corée » : le nom que nous employons est resté celui que Goryeo avait légué aux étrangers, et à eux seuls.
1392 : Yi Seong-gye referme le livre#
Goryeo s'éteint en 1392, lorsque le général dépose le dernier roi et fonde la dynastie Joseon. Affaibli par un siècle de tutelle mongole, miné par les luttes de clans, les invasions de pirates et une aristocratie foncière étouffante, le royaume vacille dans la seconde moitié du XIVᵉ siècle. Le tournant survient lorsque Yi Seong-gye, envoyé combattre au nord, retourne son armée à Wihwado plutôt que d'obéir à un ordre qu'il juge insensé, et marche sur la capitale.
Devenu maître du royaume, il attend quelques années puis fonde en 1392 une dynastie nouvelle, à laquelle il donne bientôt le nom de Joseon, en référence à un royaume antique. La capitale sera transférée à Hanyang, l'actuelle Séoul. Une page se tourne : le bouddhisme d'État cède la place au néo-confucianisme, l'aristocratie de Gaegyeong à une nouvelle élite lettrée. Mais tandis que la Corée interne devient Joseon, le monde extérieur, indifférent à ce changement, continue de tracer sur ses cartes le nom de Goryeo. La dynastie a disparu ; son nom, lui, a conquis l'Occident pour de bon.
À lire aussiPays du Matin calme : pourquoi la Corée est le Matin clairEt le nom coréen interne, lui, vient d'ailleurs : Joseon, le « Matin clair », mal traduit en « Matin calme » par les voyageurs du XIXᵉ siècle.
Le génie coréen du support écrit ne s'arrête pas au bois gravé : le hanji, papier de mûrier réputé vivre mille ans, prolonge la même passion de la trace durable.
Les héritages de Goryeo en un coup d'œil#
Cinq siècles de règne ont laissé des objets, des lieux et des textes devenus emblématiques. Voici les héritages majeurs de Goryeo, avec leur nom coréen.
| Héritage (hangul + romanisation) | Nature | Importance |
|---|---|---|
| 왕건 (Wang Geon) | Fondateur, roi Taejo | Réunifie la péninsule en 918 et fonde la dynastie |
| 개경 (Gaegyeong) | Capitale, aujourd'hui Kaesong | Cœur politique du royaume pendant près de cinq siècles |
| 훈요십조 (hunyo sipjo) | Testament politique | Les « Dix Injonctions » de Taejo, charte fondatrice de la dynastie |
| 청자 (cheongja) | Céladon vert-de-gris | Céramique admirée jusqu'en Chine, sommet de l'art coréen |
| 팔만대장경 (palman daejanggyeong) | Canon bouddhique gravé | Plus de 80 000 planches (1236-1251), patrimoine mondial de l'UNESCO |
| 직지 (Jikji) | Livre imprimé en 1377 | Plus ancien imprimé en caractères métalliques mobiles, avant Gutenberg |
FAQ#
Le nom « Corée » vient-il de Joseon ou de Goryeo ? De Goryeo (고려), la dynastie qui régna de 918 à 1392. Les marchands arabes, persans puis européens transcrivirent cette syllabe en Cauli, Corea, Korea. Le nom survécut en Occident même après que la Corée eut pris, en 1392, le nom de Joseon.
Qui a fondé la dynastie Goryeo ? Le général Wang Geon (왕건), qui prit le nom de règne de Taejo. Il fonda Goryeo en 918 et réunifia la péninsule vers 936, à la fin de la période des Trois Royaumes tardifs. Sa capitale était Gaegyeong, l'actuelle Kaesong.
Qu'est-ce que le Jikji et pourquoi est-il important ? Le Jikji (직지), imprimé en 1377, est le plus ancien livre existant produit avec des caractères métalliques mobiles, environ soixante-dix ans avant Gutenberg. Inscrit à la Mémoire du monde de l'UNESCO, il est conservé à la Bibliothèque nationale de France.
Pourquoi le Tripitaka Koreana compte-t-il autant de blocs de bois ? Le Tripitaka Koreana (팔만대장경) rassemble plus de quatre-vingt mille planches gravées entre 1236 et 1251, portant l'intégralité du canon bouddhique. Il fut entrepris comme une prière collective pour obtenir la protection du royaume contre les invasions mongoles.
Que devient Goryeo en 1392 ? Le général Yi Seong-gye (이성계) dépose le dernier roi de Goryeo et fonde la dynastie Joseon, qui gouvernera la Corée jusqu'en 1897. La capitale est transférée à Hanyang, l'actuelle Séoul, et le néo-confucianisme remplace le bouddhisme d'État.
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