Les haenyeo : les femmes de la mer de Jeju
Histoire des haenyeo, les plongeuses traditionnelles de l'île de Jeju : pêche en apnée, société matriarcale, le souffle sumbisori et le patrimoine UNESCO menacé.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
Au large d'une côte rocheuse de l'île de Jeju, une tête émerge brièvement de la houle. Un long sifflement perce l'air — un souffle puissant, presque un chant —, puis la silhouette replonge, disparaissant dans l'eau froide. Pendant des heures, sans bouteille ni masque sophistiqué, elle descend chercher au fond ormeaux et oursins. Cette femme, souvent âgée de plus de soixante ans, est une haenyeo.
Les , littéralement les « femmes de la mer », sont les plongeuses traditionnelles de l'île coréenne de Jeju. En apnée, sans assistance respiratoire, elles récoltent au fond de l'océan coquillages, algues et fruits de mer depuis des siècles. Bien plus qu'un métier, elles incarnent un modèle social rare et un patrimoine vivant aujourd'hui menacé de disparition.
Plonger sans bouteille#
Le travail des haenyeo repose sur une compétence physique hors du commun : la plongée en apnée. Sans bouteille d'oxygène, elles descendent jusqu'à dix mètres de profondeur, parfois davantage, et y restent de longues secondes pour décrocher à la main ormeaux, oursins, conques, poulpes et algues. Une plongée succède à l'autre durant des heures, dans une eau souvent glacée.
Leur signature sonore est le , ce sifflement caractéristique qu'elles émettent en remontant à la surface : une expiration brusque et puissante qui vide les poumons du gaz carbonique avant la prochaine inspiration. Ce souffle, propre à chaque plongeuse, résonne au large des côtes de Jeju comme la respiration même de l'océan.
Le sumbisori n'est pas un cri de fatigue : c'est le souffle maîtrisé de qui a appris à faire de l'apnée un métier.
Une société portée par les femmes#
Le plus frappant, chez les haenyeo, est leur place dans la société. Dans une Corée traditionnelle profondément confucéenne, où l'ordre social plaçait l'homme au-dessus de la femme, la communauté des plongeuses de Jeju constituait une exception remarquable : ce sont les femmes qui plongeaient, gagnaient l'argent du foyer et structuraient l'économie locale. Un renversement des rôles rare dans la péninsule.
Cette organisation, parfois qualifiée de matriarcale ou semi-matriarcale, faisait des haenyeo des piliers économiques et des figures respectées. Le savoir se transmettait de mère en fille, dans des collectifs de plongeuses solidaires qui partageaient zones de pêche, règles et entraide. Plonger n'était pas seulement un travail : c'était une appartenance.
Le mot 해녀 (haenyeo) se compose de hae (해), « la mer », et de nyeo (녀), « la femme » : littéralement « la femme de la mer ». Le terme dit l'essentiel — un métier défini non par l'outil ou la technique, mais par le lien intime et quotidien entre des femmes et l'océan.
Un savoir au bord de l'extinction#
La grande fragilité des haenyeo tient à leur âge. Le métier, exigeant et dangereux, n'attire plus les jeunes générations, happées par d'autres modes de vie. Aujourd'hui, la majorité des plongeuses ont entre soixante et quatre-vingts ans : ce sont des grands-mères qui continuent de descendre dans l'eau froide, tandis que la relève se raréfie. Une tradition séculaire risque de s'éteindre avec elles.
Les haenyeo se sont adaptées sans renier l'essentiel : elles portent désormais des combinaisons de plongée modernes en néoprène, mais continuent de plonger en apnée, refusant les bouteilles qui dénatureraient leur art et épuiseraient les fonds. Cette retenue volontaire témoigne aussi d'une sagesse écologique : ne prendre que ce que la mer peut donner.
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Un patrimoine mondial#
En 2016, l'UNESCO a inscrit la culture des haenyeo de Jeju sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. La reconnaissance salue non seulement une technique de pêche, mais tout un mode de vie : une communauté de femmes, un savoir transmis, un rapport durable à la mer. Elle vise aussi à soutenir un patrimoine que le temps menace.
Des fonds rocheux de Jeju aux salles de l'UNESCO, les femmes de la mer incarnent une force tranquille et une indépendance peu communes. Les découvrir, c'est rencontrer une Corée que l'on attend rarement — insulaire, féminine, accordée à l'océan. Et apprendre le coréen, c'est pouvoir entendre le sens du sumbisori, comprendre pourquoi on les appelle « femmes de la mer » et saisir la fierté d'un métier au bord du silence.
FAQ#
Qui sont les haenyeo ? Les haenyeo (해녀), ou « femmes de la mer », sont les plongeuses traditionnelles de l'île coréenne de Jeju. Elles récoltent en apnée, sans bouteille, ormeaux, oursins, coquillages et algues au fond de l'océan, un métier exercé par les femmes depuis des siècles.
Qu'est-ce que le sumbisori ? Le sumbisori (숨비소리) est le sifflement caractéristique que les haenyeo émettent en remontant à la surface : une expiration brusque et puissante qui évacue le gaz carbonique des poumons avant la prochaine plongée. Chaque plongeuse a son propre souffle.
Pourquoi la société des haenyeo est-elle remarquable ? Dans une Corée traditionnelle confucéenne et patriarcale, les haenyeo formaient une communauté où les femmes plongeaient, gagnaient l'argent du foyer et structuraient l'économie locale — un modèle semi-matriarcal exceptionnel, avec un savoir transmis de mère en fille.
Les haenyeo sont-elles reconnues par l'UNESCO ? Oui. En 2016, la culture des haenyeo de Jeju a été inscrite sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'UNESCO, qui a salué un mode de vie menacé, la plupart des plongeuses étant aujourd'hui âgées.
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