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Rangées de tombes au Cimetière national du 18-Mai à Gwangju, mémorial dédié aux victimes du soulèvement démocratique de 1980.
Histoire13 min de lecture

Gwangju 1980 : le soulèvement qui a réveillé la démocratie coréenne

Du 18 au 27 mai 1980, la ville de Gwangju se souleva contre la loi martiale. Récit du massacre, de son occultation et de son héritage démocratique.

La rédaction Kotoba

Studio éditorial

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Au matin du 21 mai 1980, devant l'ancien siège du gouvernement provincial du Jeolla du Sud, une foule chantait l'hymne national coréen, bras dessus bras dessous, face à une rangée de parachutistes. À midi passé, les soldats ouvrirent le feu sur les manifestants désarmés. En quelques minutes, l'avenue Geumnam-ro se couvrit de corps, et une ville entière bascula. Ce qui n'était au départ qu'une manifestation étudiante contre la loi martiale venait de devenir une insurrection populaire — la première, en Corée du Sud, à opposer aux fusils de l'armée non pas la résignation, mais la révolte.

Le , aussi désigné par sa date, le , reste l'événement fondateur de la démocratie sud-coréenne moderne. Pendant sept ans, la dictature le qualifia d'« émeute inspirée par les communistes » ; aujourd'hui, ses archives figurent au registre Mémoire du monde de l'UNESCO, et l'État sud-coréen honore chaque 18 mai les citoyens qu'il a fait tuer. Comprendre Gwangju, c'est comprendre comment une nation a payé le prix du sang la liberté qu'elle exerce désormais chaque jour.

Un pays sans printemps : de l'assassinat de Park au coup d'État de Chun#

Le soulèvement de Gwangju naît d'un vide de pouvoir. Le 26 octobre 1979, le président , dictateur militaire au pouvoir depuis son propre coup d'État de 1961, est assassiné à Séoul par son chef des renseignements, , lors d'un dîner. Dix-huit ans de régime autoritaire s'effondrent en une soirée. Pour des millions de Sud-Coréens, cette mort ouvre soudain la perspective longtemps interdite d'une démocratie civile.

Ce bref espoir prend le nom de , par analogie avec le Printemps de Prague. Étudiants, syndicats et intellectuels réclament la fin de la loi martiale, la libération des prisonniers politiques et des élections libres. Mais un homme, dans l'ombre, prépare la confiscation de ce printemps.

Le général , alors chef du commandement de la sécurité de la défense, saisit l'occasion. Le 12 décembre 1979, il orchestre un coup d'État interne à l'armée, faisant arrêter le chef d'état-major sous prétexte de complicité dans l'assassinat de Park. En quelques mois, ce militaire quasi inconnu du grand public prend le contrôle réel de l'appareil d'État. Le Printemps de Séoul n'a duré que quelques semaines.

Le 17 mai 1980, redoutant la contagion des manifestations pro-démocratie, Chun étend la à l'ensemble du territoire. Les universités sont fermées, l'activité politique interdite, la presse censurée. Les principaux dirigeants de l'opposition sont arrêtés dans la nuit, dont , figure démocrate originaire de la province du Jeolla — une arrestation qui sera vécue à Gwangju, capitale de cette région, comme une provocation directe.

Signification

se lit o-il-pal : o (5), il (1), pal (8), soit le 18 du 5ᵉ mois. En Corée, désigner un événement historique par sa date chiffrée est courant — comme le 3·1 (samil, mouvement d'indépendance du 1ᵉʳ mars 1919) ou le 4·19 (révolution étudiante d'avril 1960).


Les dix jours de Gwangju : du campus fermé à la ville insurgée#

Tout commence le matin du 18 mai 1980 devant l'université nationale de Chonnam (전남대학교), à Gwangju. Des étudiants se rassemblent malgré l'interdiction ; ils se heurtent aux soldats postés aux grilles du campus fermé. Repoussés, ils se replient vers le centre-ville et rejoignent l'avenue Geumnam-ro, artère principale de la cité. Ce qui aurait pu rester une échauffourée universitaire va, en quelques heures, se muer en révolte de toute une population.

La brutalité de la réponse militaire est le catalyseur. Le régime a déployé sur Gwangju des unités de , troupes d'élite entraînées au combat, et non des forces de maintien de l'ordre. Des témoignages concordants, plus tard corroborés par les enquêtes officielles, décrivent des soldats matraquant, poignardant à la baïonnette et tuant des manifestants comme des passants — étudiants, mais aussi ouvriers, lycéens, personnes âgées. Loin de disperser la foule, cette violence indiscriminée soulève la ville entière : le 20 mai, des dizaines de milliers d'habitants sont dans les rues.

Cette nuit-là, un épisode devient légendaire. Une colonne de plus de deux cents taxis et autobus, phares allumés, converge vers le centre en klaxonnant pour soutenir les manifestants et transporter les blessés. Les chauffeurs de Gwangju, d'abord simples témoins, deviennent acteurs de l'insurrection — une scène que le cinéma coréen immortalisera bien plus tard.

L'avenue Geumnam-ro à Gwangju, artère centrale où se concentrèrent les manifestations de mai 1980
L'avenue Geumnam-ro à Gwangju, artère centrale où se concentrèrent les manifestations de mai 1980

Le tournant survient le 21 mai. Devant l'ancien siège du gouvernement provincial, l'armée ouvre le feu à balles réelles sur la foule rassemblée. Le nombre de morts de cette seule journée se compte par dizaines. En réaction, les habitants font ce qu'aucune ville coréenne n'avait osé : ils s'arment. Des manifestants s'emparent d'armes dans des postes de police et des arsenaux de la région, formant des milices citoyennes autoproclamées, les . Sous cette pression armée inattendue, l'armée se retire de la ville en fin de journée.

Pendant cinq jours, une ville coréenne se gouverna elle-même, sans police ni armée. Les vitrines ne furent pas pillées, la criminalité chuta, et des inconnus partagèrent leur riz dans les rues. Gwangju venait de prouver qu'un peuple abandonné n'est pas un peuple sans ordre.

La « Commune de Gwangju »#

Du 22 au 26 mai, Gwangju est une ville libre, coupée du reste du pays. Cette parenthèse d'autogestion, souvent surnommée la « Commune de Gwangju » (par écho à la Commune de Paris de 1871), fascine les historiens. Un « comité de règlement » (수습위원회, susubwiwonhoe) rassemblant citoyens, religieux et professeurs tente de négocier avec l'armée la libération des détenus et une indemnisation, tandis que des rassemblements quotidiens se tiennent sur la place devant le siège provincial.

Contrairement à la propagande du régime, qui décrit une ville livrée au chaos et aux pillages, les témoignages décrivent une remarquable auto-organisation : distribution de nourriture et de sang, ramassage des ordures, veillées funèbres collectives dans le hall du gouvernement provincial où s'alignent les cercueils. Les femmes cuisinent pour les miliciens et les blessés, des adolescents assurent des tâches de liaison. Cette solidarité, dans une ville encerclée et vouée à l'écrasement, constitue l'un des aspects les plus poignants de l'épisode.

Mais l'issue ne fait guère de doute. L'armée, massée aux abords, prépare la reconquête. À l'aube du 27 mai 1980, des milliers de soldats, appuyés par des blindés, pénètrent dans Gwangju et donnent l'assaut au siège du gouvernement provincial, dernier bastion des miliciens. La résistance, symbolique face à la disproportion des forces, est écrasée en quelques heures. Le soulèvement est terminé.


Le bilan humain : des chiffres toujours débattus#

Combien de morts à Gwangju ? La question, plus de quarante ans après, n'a pas de réponse définitive, et cette incertitude est elle-même une conséquence directe de la volonté du régime d'effacer les traces. Le gouvernement militaire de l'époque annonça un bilan officiel dérisoire — environ 170 à 190 morts, en présentant les victimes comme des « émeutiers ».

Les organisations de survivants, les familles endeuillées et plusieurs commissions d'enquête ultérieures avancent des chiffres bien supérieurs. Les estimations sérieuses situent généralement le nombre de morts entre plusieurs centaines et environ deux mille, en incluant les disparus dont les corps n'ont jamais été retrouvés. Le décompte officiel reconnu par l'État sud-coréen après démocratisation fait état de plusieurs centaines de morts et disparus, auxquels s'ajoutent des milliers de blessés et de personnes arrêtées puis torturées.

L'écart entre ces chiffres tient à plusieurs facteurs : des corps enterrés à la hâte, parfois dans des fosses anonymes ; des registres hospitaliers falsifiés ; des familles qui, par peur des représailles, n'ont jamais déclaré leurs disparus ; et des décennies de dissimulation d'archives militaires. Une commission de vérité, relancée en 2019 pour enquêter à nouveau sur les faits, a poursuivi ce travail d'établissement, notamment sur la question des tirs, des violences sexuelles commises par des soldats et des disparitions. La prudence s'impose donc : tout chiffre précis avancé comme certain doit être regardé avec méfiance.

Le saviez-vous ?

Pendant des années, l'armée sud-coréenne nia avoir tiré depuis des hélicoptères sur la foule. Ce n'est qu'en 2017 que des analyses balistiques de l'ancien siège provincial, criblé d'impacts, ont apporté des éléments matériels étayant les témoignages de tirs aériens — un demi-siècle après les faits.


L'occultation, puis la reconnaissance#

Pendant les sept années suivantes, l'État sud-coréen imposa une version officielle mensongère. Chun Doo-hwan, devenu président en septembre 1980, présenta Gwangju comme une fomentée par des agents nord-coréens et des agitateurs communistes. Le simple fait de commémorer les morts, d'en parler publiquement ou d'en écrire était passible de poursuites. Les familles pleuraient en silence, et la ville de Gwangju porta longtemps une réputation injustement stigmatisée dans le reste du pays.

Le récit véritable survécut néanmoins par des canaux clandestins : tracts, témoignages de missionnaires étrangers, reportages de journalistes occidentaux ayant réussi à faire sortir des images. Le correspondant allemand Jürgen Hinzpeter, dont les images filmées furent diffusées à l'étranger, joua un rôle décisif pour que le monde apprenne ce que le régime cachait. À l'intérieur du pays, le nom de Gwangju devint le mot de passe d'une génération d'étudiants et de militants : preuve vivante que le régime de Chun était né dans le sang.

La reconnaissance vint avec la démocratisation. Après la transition de 1987, les langues se délièrent. En 1988, des auditions parlementaires télévisées commencèrent à établir publiquement les faits. En 1995, une loi spéciale permit de poursuivre les responsables. En 1996, Chun Doo-hwan et son successeur furent jugés pour le coup d'État et la répression de Gwangju : Chun fut condamné à mort (peine commuée en prison à vie, puis amnistiée). L'événement, requalifié en « mouvement de démocratisation », entra dans les manuels scolaires, et le 18 mai devint jour de mémoire nationale officiel en 1997.

À Gwangju, la vérité mit sept ans à sortir de terre, et vingt à obtenir justice. Mais elle finit par renverser ceux-là mêmes qui avaient cru l'enterrer avec les corps.


De Gwangju à juin 1987 : la victoire posthume#

Le soulèvement écrasé de 1980 porta ses fruits sept ans plus tard. Gwangju devint le point de référence moral et la cause fondatrice du mouvement démocratique sud-coréen des années 1980. Chaque printemps, les campus universitaires du pays commémoraient le 5·18, et la revendication de « faire la lumière sur Gwangju » (광주의 진상규명, la manifestation de la vérité) devint un mot d'ordre unificateur de l'opposition.

Le catalyseur final survint en 1987. En janvier, un étudiant militant, , mourut sous la torture policière ; en juin, un autre étudiant, , fut mortellement blessé par une grenade lacrymogène lors d'une manifestation. Ces deux morts, sur fond de mémoire de Gwangju, embrasèrent le pays. La rassembla, pendant trois semaines, des millions de citoyens — étudiants mais aussi, pour la première fois massivement, les classes moyennes urbaines, les fameux « cols blancs » (넥타이 부대, nektai budae, « l'armée en cravate »).

Sous cette pression populaire immense, et redoutant un second Gwangju à l'échelle nationale, le régime céda. Le 29 juin 1987, le candidat du pouvoir, Roh Tae-woo, annonça une série de réformes démocratiques, dont l'élection présidentielle au suffrage universel direct. C'est l'acte de naissance de la Sixième République, le régime démocratique sous lequel vit encore la Corée du Sud aujourd'hui. Sans le sacrifice de Gwangju sept ans plus tôt, cette bascule pacifique aurait été impensable : la ville martyre avait montré à la fois le prix de la résistance et l'impossibilité, à terme, de gouverner un peuple par la seule terreur.

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La mémoire : cimetière, archives et cinéma#

Gwangju n'est plus une plaie cachée mais un lieu de mémoire institutionnalisé. Le , inauguré dans sa forme actuelle en 1997, rassemble les tombes des victimes reconnues. Chaque 18 mai, une cérémonie d'État s'y tient en présence des plus hautes autorités du pays, y compris de présidents qui viennent s'incliner devant les morts que l'État avait autrefois fait tuer. Non loin, l'ancien siège du gouvernement provincial du Jeolla du Sud, cœur de la résistance de la Commune, a été préservé comme mémorial.

Rangées de tombes au Cimetière national du 18-Mai à Gwangju, mémorial des victimes du soulèvement de 1980
Rangées de tombes au Cimetière national du 18-Mai à Gwangju, mémorial des victimes du soulèvement de 1980

En 2011, les archives du soulèvement — documents administratifs, dossiers judiciaires, journaux, photographies, témoignages, séquences filmées et enregistrements — furent inscrites au . Cette reconnaissance internationale consacre Gwangju non plus comme un fait divers national honteux, mais comme un patrimoine documentaire de l'humanité sur la résistance non violente et les droits humains.

La mémoire passa aussi, et peut-être surtout, par le cinéma populaire. En 2007, le film 화려한 휴가 (Hwaryeohan hyuga, « Splendides vacances » — nom de code militaire ironique de l'opération de répression) porta pour la première fois le soulèvement à un large public en salle. Dix ans plus tard, en 2017, 택시운전사 (Taeksi unjeonsa, sorti sous le titre A Taxi Driver) connut un immense succès : le film suit un chauffeur de taxi de Séoul conduisant à Gwangju le journaliste allemand Hinzpeter, et fit connaître l'histoire à des millions de nouveaux spectateurs, en Corée comme à l'étranger.

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Cette persistance de Gwangju dans l'imaginaire coréen n'est pas seulement historique : elle est civique. Chaque génération y puise le rappel que la démocratie sud-coréenne n'a rien d'un acquis naturel. On l'a mesuré à nouveau à l'hiver 2024, lorsqu'une brève tentative d'instauration de la loi martiale par le pouvoir en place a immédiatement ravivé, dans la conscience collective, le spectre de Gwangju — et provoqué une résistance parlementaire et citoyenne fulgurante. La ville morte de 1980 continue de veiller sur la ville vivante d'aujourd'hui.

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FAQ#

Que signifie « 5·18 » ? C'est la date du déclenchement du soulèvement, le 18 du 5ᵉ mois (18 mai 1980), lu o-il-pal en coréen. En Corée, on désigne souvent les grands événements par leur date chiffrée, comme le 3·1 (mouvement d'indépendance de 1919) ou le 4·19 (révolution de 1960).

Combien de personnes sont mortes à Gwangju ? Le bilan reste débattu. Le régime militaire annonça moins de 200 morts ; les estimations des survivants et de commissions d'enquête vont de plusieurs centaines à environ deux mille, disparus compris. L'occultation des archives et des corps rend tout chiffre précis incertain.

Qui était responsable de la répression ? Le général Chun Doo-hwan, auteur du coup d'État de décembre 1979 et instigateur de la loi martiale de mai 1980. Jugé en 1996, il fut condamné pour ces faits, puis amnistié. Il n'a jamais reconnu sa responsabilité personnelle avant sa mort en 2021.

Pourquoi Gwangju est-il si important pour la démocratie coréenne ? Le soulèvement devint la cause fondatrice du mouvement démocratique. Sa mémoire nourrit la Lutte démocratique de juin 1987, qui força le régime militaire à accepter des élections libres — l'acte de naissance de la démocratie sud-coréenne actuelle.

Quels films racontent le soulèvement de Gwangju ? Deux œuvres majeures : 화려한 휴가 (A Splendid Holiday, 2007) et surtout 택시운전사 (A Taxi Driver, 2017), succès international relatant le rôle d'un chauffeur de taxi et du journaliste allemand Jürgen Hinzpeter.


Crédits photographiques : les images de cet article proviennent de Wikimedia Commons et sont sous licence libre.

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Image de couverture : Ulrich Lange · Ulrich Lange, Bochum, Germany / Wikimedia Commons · CC BY-SA 3.0

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