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Karoshi : comprendre la mort par surtravail au Japon

Le karoshi, ou mort par surtravail, hante le Japon depuis les années 1980. Origines du terme, affaire Dentsu, réformes : anatomie d'un mal social.

La rédaction Kotoba

Studio éditorial

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Il est vingt-trois heures dans une tour de bureaux de Shinjuku, et la moitié des étages brille encore. Derrière les baies vitrées, des silhouettes en chemise blanche restent penchées sur leurs écrans, longtemps après le dernier train. Personne ne les oblige, du moins pas officiellement. Le supérieur n'est pas parti, alors on reste. Le dossier n'est pas bouclé, alors on reste. Demain, on recommencera, et l'on prendra le premier métro sans avoir dormi.

Cette scène, banale au point d'en être invisible, porte un nom lorsqu'elle tourne au drame : 過労死 (karōshi, « mort par surtravail »). Le mot désigne le décès brutal d'un travailleur épuisé, terrassé par le rythme plutôt que par une maladie déclarée. Il est entré dans la langue japonaise, puis dans les dictionnaires du monde entier, comme le symptôme d'une société qui a longtemps confondu l'endurance au bureau avec la vertu. Comprendre le karoshi, c'est lire en creux tout un rapport au travail, à la loyauté et au groupe.

Un mot né dans les années 1970#

Le terme 過労死 est forgé à la fin des années 1970. On l'attribue au médecin Tetsunojō Uehata, qui décrit dès 1978 des cas de salariés foudroyés par un accident cardiaque ou cérébral après des mois de surmenage. Le mot reste d'abord confiné aux revues médicales, avant d'éclater dans le débat public au cours des années 1980, quand l'économie japonaise est à son zénith et que le devient la figure héroïque de la reconstruction nationale.

Le karoshi n'est pas une métaphore. Sur le plan physiologique, il recouvre des décès bien réels : hémorragies et infarctus cérébraux, crises cardiaques, ruptures d'anévrisme, survenant chez des personnes souvent jeunes, sans antécédents lourds, après des semaines de nuits écourtées et de tension continue. À côté de cette mort par le corps existe une seconde forme, plus sombre encore : le 過労自殺 (karōjisatsu, « suicide par surtravail »), lorsque l'épuisement, le harcèlement et le désespoir professionnel poussent au geste fatal.

Le karoshi ne frappe pas au hasard : il choisit ceux qui obéissent le mieux, ceux qui ne savent pas dire non à une heure supplémentaire de plus.

La mécanique culturelle : pourquoi rester tard#

Pour saisir le phénomène, il faut regarder ce qui, dans l'organisation japonaise du travail, transforme l'excès d'heures en norme silencieuse. Le cœur du problème porte lui aussi un nom : le 残業 (zangyō, « heures supplémentaires »). Faire des zangyō n'est pas, au Japon, une exception réservée aux pics d'activité. C'est souvent un rituel quotidien, une manière de montrer son engagement envers l'entreprise.

Pire encore, une part de ces heures n'est jamais payée. On parle alors de サービス残業 (sābisu zangyō, littéralement « heures supplémentaires de service »), c'est-à-dire du travail offert gratuitement à l'employeur, hors de tout décompte officiel. L'employé pointe sa sortie à l'heure réglementaire, puis se rassoit à son poste. Le phénomène est difficile à mesurer, précisément parce qu'il échappe aux registres.

Cette endurance s'enracine dans un contrat social ancien. Le salariat japonais d'après-guerre reposait sur un pacte implicite : l'entreprise garantissait l'emploi à vie et une progression à l'ancienneté, et le salarié offrait en retour une loyauté sans réserve. Quitter le bureau avant son chef, poser tous ses 有給 (yūkyū, congés payés), refuser une soirée entre collègues, tout cela pouvait passer pour une trahison discrète du groupe. La pression ne vient pas d'un ordre, mais du regard des autres.

Cette logique du consensus et du non-dit se retrouve partout dans la vie de bureau japonaise, jusque dans la façon de prendre les décisions. Elle a ses vertus, comme le montre l'art du nemawashi, cette préparation patiente des accords en coulisses. Mais poussée à l'extrême, la même culture de l'harmonie collective peut enfermer l'individu dans une disponibilité sans limite.

Passez à la pratique

Les mots du bureau japonais racontent toute une société : 残業 (zangyō, heures supplémentaires), 会社員 (kaishain, employé d'entreprise), 有給 (yūkyū, congés payés). Avec JapaneseSRS et sa répétition espacée, vous mémorisez ce vocabulaire du quotidien un mot à la fois, pour lire les vraies histoires du Japon dans le texte.

JapaneseSRS · Octobre 2026

L'affaire Dentsu : un visage sur les statistiques#

Pendant des décennies, le karoshi est resté une abstraction, une colonne de chiffres dans les rapports du ministère. Il lui manquait un visage. Ce visage fut celui de Matsuri Takahashi, une jeune employée de Dentsu, la plus grande agence de publicité du pays. En décembre 2015, à vingt-quatre ans, elle met fin à ses jours après des mois d'heures supplémentaires démesurées et de harcèlement. Ses messages, rendus publics, décrivent l'épuisement, l'insomnie, le sentiment de n'être plus qu'une machine.

L'affaire provoque une onde de choc. Dentsu, déjà condamnée par le passé pour un cas similaire dans les années 1990, se retrouve au banc des accusés. Son président démissionne. La mort de Matsuri Takahashi est officiellement reconnue comme un karoshi, et son nom devient le symbole d'un ras-le-bol national. Pour la première fois, l'opinion cesse de voir le surtravail comme un sacrifice honorable pour y lire une violence sociale.

Il aura fallu qu'une jeune femme meure pour que le pays regarde en face ce qu'il célébrait depuis quarante ans.

Ce que dit la loi : de la reconnaissance à la réforme#

Le Japon n'a pas attendu 2015 pour légiférer, mais l'affaire Dentsu accélère tout. Le tableau ci-dessous retrace les grandes étapes de la prise de conscience institutionnelle.

Époque Étape Portée
Fin des années 1970 Le Dr Uehata décrit les premiers cas de karoshi Naissance médicale du terme
Années 1980 Le mot entre dans le débat public Prise de conscience sociale
2014 Loi de prévention du karoshi Reconnaissance officielle et enquêtes
2015 Mort de Matsuri Takahashi (Dentsu) Choc de l'opinion
2018-2019 Loi de réforme du travail (Work Style Reform) Plafonds légaux d'heures supplémentaires

En 2014, le Japon adopte une , qui reconnaît officiellement le problème et impose à l'État de mener des enquêtes et de publier un rapport annuel. C'est un pas symbolique majeur : nommer le mal, le mesurer, le rendre visible.

La réforme la plus concrète vient ensuite. La , adoptée en 2018 et entrée en vigueur en 2019, plafonne pour la première fois les heures supplémentaires. Le principe retenu limite les zangyō à environ quarante-cinq heures par mois et trois cent soixante heures par an, avec un plafond absolu proche de cent heures mensuelles dans les périodes de forte activité. Des sanctions sont prévues pour les employeurs qui dépassent ces seuils.

Les limites de la réforme#

Il serait naïf de croire le problème réglé. Un plafond légal ne fait pas disparaître la culture qui l'a rendu nécessaire. Tant que les サービス残業 non déclarées subsistent, tant que rester tard reste un signe de sérieux aux yeux du groupe, la loi risque de repousser le surmenage dans l'ombre plutôt que de l'éteindre. Le changement le plus difficile n'est pas juridique, il est mental.

Karoshi et société : le miroir d'un pays#

Le karoshi ne se comprend pas isolément. Il s'inscrit dans un continuum de pression qui commence très tôt, dès l'école, avec un système exigeant décrit dans notre article sur le système scolaire japonais. L'endurance apprise sur les bancs de classe se prolonge naturellement dans l'entreprise. Le même pays qui produit une éthique de travail admirée dans le monde entier paie cette exigence d'un prix humain.

Depuis les années 2010, quelque chose bouge pourtant. Les jeunes générations rechignent davantage à sacrifier leur vie à l'entreprise. Le télétravail, imposé par la pandémie, a fissuré le rituel du présentéisme. Des expressions nouvelles, autour de l'équilibre entre vie professionnelle et vie privée, circulent enfin sans provoquer de haussements de sourcils. Le retrait social de certains, à l'opposé de l'excès, forme d'ailleurs l'autre pôle de cette même tension sociale.

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Si le karoshi est la face de ceux qui se consument au travail, le hikikomori en est le négatif : celui qui se retire entièrement du monde. Deux réponses extrêmes à la même pression.

Le karoshi restera longtemps un mot chargé, à la fois accusation et avertissement. Il rappelle qu'aucune performance collective ne vaut la vie de ceux qui la produisent, et que la frontière entre dévouement et destruction est parfois aussi mince qu'une lumière qui reste allumée, seule, au sommet d'une tour, bien après minuit.

Un mal que le Japon a exporté#

Longtemps, le monde a regardé le karoshi comme une curiosité japonaise, un excès propre à une culture d'entreprise unique. Le mot lui-même a fini par voyager : 過労死 est entré tel quel dans les dictionnaires anglophones, dont l'Oxford English Dictionary, faute d'équivalent local. L'ironie, c'est que le phénomène, lui, n'avait rien de spécifiquement japonais. À mesure que d'autres économies asiatiques adoptaient des rythmes comparables, elles ont vu émerger le même mal, et parfois recopié le même mot.

En Chine, la culture dite 996 (travailler de neuf heures du matin à neuf heures du soir, six jours sur sept), longtemps répandue dans le secteur technologique, a fait resurgir le terme sous sa forme chinoise, 过劳死 (guòláosǐ), écrit avec les mêmes caractères que le karoshi japonais. En Corée du Sud, pays qui figure depuis des décennies parmi ceux où l'on travaille le plus au sein de l'OCDE, le même drame porte le nom de 과로사 (gwarosa), calqué lui aussi sur les caractères sino-coréens de la « mort par excès de travail ». Trois pays, une écriture commune, un même deuil.

Au Japon, la reconnaissance de ces décès passe par un dispositif précis : le 労災 (rōsai, abréviation de « accident du travail »), le régime d'indemnisation des accidents professionnels. Faire reconnaître un décès comme karoshi suppose de prouver le lien entre la charge de travail et la mort, une bataille administrative longue et douloureuse pour les familles endeuillées. C'est précisément ce combat qui a nourri le changement. Dès 1988, des avocats et des médecins ouvrent une ligne d'écoute nationale, la 過労死110番 (karōshi hyaku-tōban, « SOS karoshi »), pour accompagner les proches. Ce sont ces associations de familles, portant les visages derrière les statistiques, qui ont fini par arracher la loi de prévention de 2014. Le mot, en s'exportant, a aussi exporté une leçon : nommer le mal est la première condition pour le combattre.

Questions fréquentes#

Que signifie exactement le mot karoshi ? Le terme japonais 過労死 (karōshi) désigne la mort par surtravail : un décès causé par l'épuisement professionnel, généralement sous forme d'accident cardiaque ou cérébral, ou par suicide lié au surmenage (過労自殺, karōjisatsu). Il ne s'agit pas d'une image mais d'une catégorie reconnue par l'administration japonaise.

Le karoshi est-il fréquent au Japon ? Le gouvernement japonais reconnaît chaque année un certain nombre de décès et d'incapacités liés au surtravail, à travers des demandes d'indemnisation. Les chiffres officiels sont probablement inférieurs à la réalité, car de nombreux cas ne sont jamais déclarés ni reconnus comme tels. Le phénomène reste minoritaire à l'échelle de la population, mais suffisamment sérieux pour justifier une loi dédiée.

Qu'a changé la réforme de 2018-2019 ? La loi de réforme du travail a instauré, pour la première fois, des plafonds légaux d'heures supplémentaires : de l'ordre de quarante-cinq heures par mois en principe, avec une limite absolue proche de cent heures dans les périodes chargées, assortis de sanctions. Elle n'efface pas la culture du présentéisme, mais elle donne un cadre juridique là où régnait l'illimité.

Pourquoi les Japonais font-ils autant d'heures supplémentaires ? Les 残業 (zangyō) sont ancrées dans un contrat social hérité de l'après-guerre : loyauté envers l'entreprise en échange de la sécurité de l'emploi. La pression du groupe, l'idée que partir avant son supérieur est déplacé, et l'existence d'heures non payées (サービス残業) entretiennent le phénomène, souvent sans qu'aucun ordre explicite ne soit donné.

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