
Chongyang : la fête du double neuf et l'automne chinois
Le 9e jour du 9e mois lunaire, la Chine célèbre le Chongyang : ascension des hauteurs, vin de chrysanthème, poème de Wang Wei et respect des aînés.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
Le neuvième jour du neuvième mois lunaire, quand l'air se rafraîchit et que les érables commencent à roussir, des familles chinoises quittent la plaine pour gravir une colline. En haut, on déploie une natte, on verse un vin ambré parfumé au chrysanthème, on épingle à sa veste un rameau odorant, et l'on regarde l'automne s'étendre en contrebas. Ce jour-là porte un nom qui sonne comme un redoublement : le , la fête du double neuf.
La est l'une des grandes fêtes traditionnelles du calendrier chinois, dédiée à l'ascension, à la contemplation de l'automne et, aujourd'hui, au respect des personnes âgées. Derrière ses coutumes — grimper les hauteurs, boire le vin de chrysanthème, porter le cornouiller — se cache une lecture cosmologique du chiffre neuf et une méditation, vieille de deux mille ans, sur la vieillesse et la longévité. Comprendre le Chongyang, c'est saisir comment la Chine a transformé une date redoutée en une célébration de la vie qui dure.
Pourquoi « double yang » : la cosmologie du neuf#
Le nom Chongyang tient tout entier dans un jeu de chiffres. Dans la numérologie de l'antique Livre des mutations, le , les nombres impairs sont yáng (阳), associés au ciel, au masculin, à la lumière et à l'expansion ; les nombres pairs sont yīn (阴), liés à la terre et au repli. Or est le plus grand des chiffres impairs à un chiffre : c'est le yang porté à son sommet. Quand le neuvième jour rencontre le neuvième mois, deux yang maximaux se superposent — d'où chóng (重, « double », « redoublé ») + yáng (阳). Le double neuf est le point de concentration la plus intense de l'énergie yang de l'année.
associe chóng (重, « répéter, redoubler ») et yáng (阳, le principe lumineux et actif du couple yīn-yáng). Comme le 9 est le chiffre yang par excellence, sa répétition au 9e jour du 9e mois donne à la fête son nom : « le redoublement du yang ».
Cette surabondance d'énergie fut d'abord perçue comme ambivalente, voire menaçante. Trop de yang concentré déséquilibre l'harmonie du monde, et la tradition ancienne tenait ce jour pour propice aux miasmes et aux mauvais esprits. Les coutumes du Chongyang — s'élever en altitude, se parer de plantes protectrices, boire des breuvages purifiants — naquirent en grande partie d'un besoin de conjurer ce péril. Le neuf a pourtant une seconde vertu : jiǔ (九, « neuf ») se prononce exactement comme jiǔ (久, « long, durable »). Cette homophonie a fait du double neuf, avec les siècles, un jour de longévité, un présage de vie qui se prolonge. La fête oscille ainsi entre deux pôles : conjurer le danger, souhaiter la durée.
L'ancrage de la date remonte loin. Des mentions du neuvième jour du neuvième mois apparaissent dès la dynastie Han (206 av. J.-C. – 220 apr. J.-C.), et la fête est solidement documentée sous les Wei et Jin (IIIᵉ-Vᵉ siècles), puis pleinement établie comme fête populaire sous les Tang (618-907), l'âge d'or où poètes et lettrés en firent un motif littéraire majeur.
Gravir les hauteurs : la coutume reine#
La coutume centrale du Chongyang est le , l'« ascension des hauteurs » : ce jour-là, on grimpe sur une colline, une montagne ou une tour pour prendre de l'altitude. La pratique, attestée depuis les Han, obéit d'abord à une logique d'évitement — s'élever au-dessus de la plaine pour échapper aux exhalaisons néfastes du double yang. Une légende fondatrice, rapportée par l'ouvrage Xù Qí Xié Jì (续齐谐记, « Suite aux annales des choses étranges de Qi ») compilé au VIᵉ siècle, en fixe le récit.
Un homme du nom de , disciple d'un maître taoïste, aurait été averti qu'une catastrophe menaçait sa famille le neuvième jour du neuvième mois. Sur les conseils de son maître, il emmena les siens sur une hauteur, leur fit porter des rameaux de cornouiller et boire du vin de chrysanthème. En rentrant le soir, ils trouvèrent leur bétail — chèvres, poules, chiens, bœufs — mort à leur place. La montagne les avait sauvés. De cet épisode dériveraient, dit la tradition, l'ascension, le cornouiller et le vin de la fête. La légende vaut ce que valent les légendes : elle n'explique pas l'origine réelle des coutumes, plus anciennes et sans doute liées aux rites agraires de fin de moisson, mais elle en scelle le sens dans l'imaginaire collectif.
Au-delà de la protection, l'ascension devint contemplation. Monter au sommet un jour d'automne clair, c'est embrasser du regard l'immensité, sentir le vent frais, mesurer la fuite du temps. Les lettrés y montaient pour composer des poèmes, boire entre amis, contempler les érables et les chrysanthèmes en fleur. Le Chongyang est ainsi devenu la grande fête de l'automne chinois, celle où l'on célèbre la saison à son apogée avant l'entrée dans l'hiver.

S'élever un jour de double neuf, ce n'est pas fuir la plaine mais dominer l'année : voir d'un seul regard tout l'automne, et derrière lui, le temps qui passe.
Chrysanthème, cornouiller et gâteaux : le trio des symboles#
Le vin et la fleur de chrysanthème#
La fleur emblématique du Chongyang est le , qui fleurit précisément à cette période et incarne, dans la culture chinoise, la résistance et la noblesse : il s'épanouit quand les autres fleurs se fanent, bravant le froid. Boire du — un alcool de céréales macéré avec des pétales et parfois des baies de goji, préparé un an à l'avance — est la boisson rituelle du jour. On lui prêtait des vertus de purification, de clarté des yeux et de longévité, en écho au grand pôle symbolique de la fête. Là où le double yang menace, la fleur d'automne et son vin réparent.

Le chrysanthème est aussi objet de contemplation esthétique. Les foires et expositions florales (菊花展, júhuā zhǎn) attirent les foules ; le poète-ermite , amoureux légendaire des chrysanthèmes, a durablement associé la fleur à l'idéal du retrait vertueux loin de la vanité du monde. Cueillir des chrysanthèmes sous la haie de l'est, écrivait-il, c'est retrouver la paix.
Le chrysanthème est si lié à l'automne et au neuvième mois lunaire que ce dernier est traditionnellement surnommé, en chinois, le « mois du chrysanthème » (菊月, júyuè). Fleur du repli et de la longévité, elle est en revanche associée au deuil dans plusieurs pays voisins — un même végétal, deux grammaires symboliques.
Le cornouiller que l'on porte sur soi#
L'autre plante rituelle est le , le cornouiller officinal (parfois traduit par « poivre du Sichuan » sauvage ou dogwood en anglais), une baie rouge au parfum piquant. Le jour du Chongyang, on épinglait à sa manche ou l'on glissait dans un petit sachet des rameaux de cornouiller, censés éloigner le mal, chasser les insectes et prévenir les maladies froides de l'automne. Porter le zhūyú, c'était s'armer contre les influences néfastes du double yang. Cette coutume, très vivace sous les Tang, a largement décliné à l'époque moderne, mais elle survit dans les vers les plus célèbres jamais écrits sur la fête (voir plus bas).
Les gâteaux du double neuf#
Côté cuisine, le mets rituel est le , le « gâteau du Chongyang », une pâtisserie de riz gluant cuite à la vapeur, souvent en plusieurs étages colorés, garnie de fruits secs, de dattes rouges (枣, zǎo) ou de graines. Là encore, un jeu de mots gouverne le symbole : gāo (糕, « gâteau ») se prononce comme gāo (高, « haut, élevé »). Manger le gâteau revient donc à « monter haut » — un substitut comestible à l'ascension, une manière de « s'élever » et de progresser dans la vie et les affaires. Les gâteaux les plus soignés portaient de petits fanions de papier plantés au sommet, ou même des figurines de moutons, car yáng (羊, « mouton ») est encore l'homophone du yáng de Chongyang. La fête est un festival d'homophonies autant qu'une célébration saisonnière.
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« Le neuvième jour du neuvième mois » : le poème de Wang Wei#
Aucun texte n'a autant fait pour immortaliser le Chongyang qu'un quatrain de sept caractères écrit par un adolescent. Vers l'an 717, le jeune , l'un des trois plus grands poètes de la dynastie Tang, âgé d'à peine dix-sept ans, se trouvait loin de chez lui, dans la capitale, séparé de sa famille restée à l'est du fleuve. Le jour du double neuf, saisi par la nostalgie, il composa .
独在异乡为异客, 每逢佳节倍思亲。 遥知兄弟登高处, 遍插茱萸少一人。
Que l'on peut rendre ainsi : « Seul en terre étrangère, étranger je demeure ; / à chaque fête, redouble le manque des miens. / De loin je sais mes frères gravissant les hauteurs — / tous portant le cornouiller, un seul viendra à manquer. »
En quatre vers, le poème condense tout le Chongyang : l'ascension (登高), le cornouiller épinglé (插茱萸), la réunion familiale et la douleur de l'absent. Le deuxième vers — měi féng jiā jié bèi sī qīn, « à chaque fête, on pense doublement aux siens » — est devenu l'un des vers les plus cités de toute la langue chinoise, une formule que tout écolier récite et que l'on murmure encore, aujourd'hui, loin de sa famille un jour de fête. Un adolescent nostalgique a offert au Chongyang son âme littéraire : celle d'une fête de l'appartenance, où l'altitude gagnée fait mieux mesurer la distance qui sépare des êtres aimés.
Du danger conjuré au respect des aînés#
La transformation la plus frappante du Chongyang est récente et officielle. En 1989, le gouvernement de la République populaire de Chine a désigné le double neuf comme , aussi appelée fête du respect des anciens (敬老节, jìnglǎo jié). En 2013, la loi sur la protection des droits et intérêts des personnes âgées a inscrit cette dimension dans les textes, faisant du Chongyang une occasion nationale d'honorer, de visiter et de prendre soin des aînés.
Ce glissement n'a rien d'arbitraire. Il exploite le vieux ressort homophonique de la fête : jiǔ jiǔ (九九, « neuf-neuf ») sonne comme jiǔ jiǔ (久久, « longtemps-longtemps »), présage de longue vie. Quelle date plus juste, dès lors, pour célébrer la longévité et ceux qui l'ont atteinte ? La piété filiale (孝, xiào), pilier de l'éthique confucéenne, trouve dans le double neuf un point d'ancrage calendaire. On rend visite aux grands-parents, on offre des cadeaux aux personnes âgées, les collectivités organisent banquets, spectacles et sorties pour les aînés du quartier, et de nombreuses familles emmènent leurs anciens en excursion — l'ascension des hauteurs se rejoue alors comme une promenade intergénérationnelle.
Le Chongyang illustre ainsi une capacité propre aux grandes traditions : se réinventer sans se renier. La fête née pour fuir un danger cosmique est devenue une fête de la durée et du lien entre générations. L'énergie yang à son comble, jadis redoutée, se lit désormais comme une plénitude à célébrer chez ceux qui ont vécu longtemps.
Le Chongyang aujourd'hui#
Contrairement au Nouvel An ou à la mi-automne, le Chongyang n'est pas un jour férié national en Chine continentale — les gens travaillent, l'école a lieu — mais il reste largement observé, avec une intensité variable selon les régions. À Hong Kong et à Macao, en revanche, le double neuf est férié, et il s'y double d'une forte dimension funéraire : les familles montent aux cimetières, souvent situés à flanc de colline, pour balayer les tombes ancestrales, brûler de l'encens et de l'argent votif, dans un rite qui fait écho au Qingming du printemps. Dans le sud de la Chine, cette visite aux ancêtres reste un aspect vivant de la fête.
Ailleurs, le Chongyang se vit surtout comme une journée de randonnée automnale et de gestes envers les aînés. Les parcs et sites de montagne connaissent une affluence particulière ; les expositions de chrysanthèmes fleurissent dans les jardins publics ; les maisons de retraite et les associations de quartier redoublent d'activités. Les commerces et les marques ont, sans surprise, investi la date : campagnes autour de la santé des seniors, produits de longévité, cadeaux pour grands-parents. La fête déborde aussi les frontières chinoises — elle se célèbre parmi les communautés de la diaspora et a essaimé, sous des formes locales, au Japon (Chōyō no sekku, 重陽の節句, la « fête du chrysanthème ») comme en Corée.
Reste, sous les usages contemporains, la même intuition ancienne : à l'instant où l'année bascule vers le déclin, la Chine choisit de gravir plutôt que de descendre, de fêter la fleur qui résiste au froid, de saluer ceux qui ont duré. Le double neuf n'est pas une fête de la fin ; c'est une fête de ce qui persiste.
FAQ#
Quand tombe la fête du Chongyang ? Le Chongyang est célébré le 9ᵉ jour du 9ᵉ mois du calendrier lunaire chinois, ce qui correspond, dans le calendrier grégorien, à une date mobile située le plus souvent en octobre. La date exacte varie donc chaque année selon le cycle luni-solaire.
Pourquoi l'appelle-t-on la fête du « double neuf » ? Parce qu'elle tombe au neuvième jour du neuvième mois : deux « neuf » se superposent. Comme le neuf est le chiffre yang le plus élevé, ce redoublement donne un « double yang » (chóngyáng, 重阳), d'où le nom. L'homophonie de 九 (neuf) avec 久 (durable) associe aussi la fête à la longévité.
Que fait-on traditionnellement ce jour-là ? On gravit une hauteur (登高, dēnggāo), on boit du vin de chrysanthème (菊花酒), on porte des rameaux de cornouiller (茱萸) contre le mauvais sort et l'on mange le gâteau du Chongyang (重阳糕). Contempler les chrysanthèmes en fleur et se réunir en famille complètent la journée.
Quel est le lien entre le Chongyang et le respect des personnes âgées ? Depuis 1989, la Chine a fait du double neuf la Journée des personnes âgées. Le lien tient à l'homophonie de « neuf-neuf » (九九) avec « longtemps-longtemps » (久久) : le jour du chiffre de la longévité est devenu celui où l'on honore les aînés et où l'on célèbre la piété filiale.
Le Chongyang est-il un jour férié ? En Chine continentale, non : c'est une journée ouvrée, bien que largement observée. À Hong Kong et à Macao, en revanche, le Chongyang est un jour férié officiel, souvent consacré aussi à la visite et au balayage des tombes ancestrales.
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Le Qingming du printemps est le frère du Chongyang : deux fêtes où l'on monte aux tombes ancestrales, l'une à l'éveil de l'année, l'autre à son déclin.
Un mois avant le double neuf, la pleine lune de la mi-automne réunit déjà les familles autour d'une fête de la plénitude et du retour au foyer.
Le 5ᵉ jour du 5ᵉ mois, la fête des bateaux-dragons repose sur la même arithmétique fastueuse des jours à chiffres impairs redoublés.
Yang et yin, chiffres fastes, homophonies : la grammaire symbolique du Chongyang prolonge celle du zodiaque et de l'almanach chinois.
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Image de couverture : 阿道 · 阿道, via Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0


