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Autel principal d'offrandes de la fête des fantômes (Zhongyuan) dressé dans le quartier de Songshan à Taipei : encens, viandes sacrificielles, fruits et thé pur.
Traditions14 min de lecture

La fête des fantômes affamés : le mois des esprits en Chine

Portes des enfers ouvertes, papier-monnaie brûlé, repas laissés aux âmes errantes : plongée dans le Zhongyuan, le mois des fantômes chinois.

La rédaction Kotoba

Studio éditorial

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Le soir tombe sur une ruelle de Taipei, et sur les trottoirs des tables pliantes surgissent comme par magie. On y dispose des fruits, des gâteaux de riz, des bouteilles de thé, des cigarettes, parfois une canette de bière fraîche. Devant chaque porte de commerce, un seau de métal fume : on y jette, poignée après poignée, des liasses de faux billets qui se tordent en cendres orangées et montent vers un ciel d'août lourd de chaleur. Personne ne prie à voix haute. Chacun accomplit ces gestes avec le sérieux tranquille de qui reçoit des invités qu'on ne voit pas.

Ces invités, ce sont les morts. Pendant tout le septième mois du calendrier lunaire, une croyance vieille de plus de mille cinq cents ans veut que les portes des enfers s'ouvrent et laissent remonter parmi les vivants une foule d'esprits : les ancêtres qu'on honore, mais aussi les âmes errantes, sans famille et sans sépulture, que la faim rend dangereuses. La fête des fantômes affamés — nom populaire du taoïste et de l'Ullambana bouddhiste — n'est pas un carnaval de l'horreur importé d'Occident. C'est une immense entreprise de piété, de peur apprivoisée et de mémoire familiale, où l'on nourrit les morts pour que les vivants restent en paix.


Le septième mois, quand les enfers ouvrent leurs portes#

La fête des fantômes affamés se déroule pendant le , que les Chinois appellent sans détour le , et culmine le quinzième jour, à la pleine lune. En 2026, ce quinzième jour tombe fin août ; comme toutes les fêtes du calendrier lunaire, sa date glisse chaque année dans le calendrier grégorien. Selon la croyance populaire, le premier jour du mois les s'ouvrent : les morts obtiennent un mois entier de liberté pour revenir dans le monde des vivants, et le dernier jour ces portes se referment, renvoyant chacun à sa condition.

Tous ces revenants ne se valent pas. Il y a d'abord les ancêtres, esprits domestiqués par le culte familial, qu'on accueille comme on recevrait des grands-parents en visite. Il y a surtout les errants : morts sans descendance pour les nourrir, victimes de noyades, d'accidents ou de violences, âmes qu'aucun autel ne réclame. Ce sont eux, les véritables « fantômes affamés ». Livrés à une faim inextinguible, ils rôdent, et la tradition enseigne qu'un esprit affamé et négligé se venge — d'où l'immense soin déployé pour les rassasier.

Signification

juxtapose guǐ (« fantôme, esprit d'un défunt ») et yuè (« mois, lune ») : littéralement « le mois des fantômes ». Le caractère 鬼 représente à l'origine une figure humaine coiffée d'un masque grimaçant, image du mort qui revient sous une forme troublante.

La catégorie qui donne son nom populaire à la fête vient du bouddhisme : le fantôme affamé proprement dit, ou , traduction chinoise du sanskrit preta. Dans la cosmologie bouddhique, le preta est un être condamné à renaître avec un ventre énorme et une gorge fine comme une aiguille : il voit la nourriture, la désire, mais ne peut jamais l'avaler ni l'apaiser. Cette figure de la faim absolue, punition d'une avidité passée, a fusionné en Chine avec les esprits errants du fond taoïste et populaire pour donner le personnage central de la fête.


Deux origines pour une seule fête : Zhongyuan et Ullambana#

La fête des fantômes affamés est un exemple frappant de syncrétisme : elle superpose une tradition taoïste et une tradition bouddhiste qui, tombant le même jour, ont fini par se confondre dans la pratique. Cette double origine explique pourquoi elle porte plusieurs noms et pourquoi ses rites mêlent registres taoïste, bouddhiste et populaire sans que personne ne s'en trouble.

Du côté taoïste, la fête est le , l'un des trois yuán qui rythment l'année. Le taoïsme honore trois Officiers ou , maîtres respectivement du Ciel, de la Terre et de l'Eau. Le premier mois lunaire, le , célèbre l'Officier du Ciel qui dispense le bonheur — c'est la fête des Lanternes. Le dixième mois, le , honore l'Officier de l'Eau qui écarte le malheur. Et le quinzième jour du septième mois, le Zhōngyuán, revient à l', dont la charge est de juger les âmes et de pardonner les fautes. C'est ce jour-là que le tribunal céleste examine les morts et que la clémence peut alléger leur peine : les vivants prient et brûlent des offrandes pour appuyer la cause de leurs défunts.

Du côté bouddhiste, la même date accueille l'Ullambana, en chinois , fête du salut des morts. Le mot, transcription d'un terme sanskrit qu'on rend souvent par « suspendu la tête en bas », évoque le supplice des damnés que les vivants viennent délivrer. Sa légende fondatrice est l'une des plus célèbres de l'Asie bouddhiste : l'histoire de sauvant sa mère.

Le saviez-vous ?

Le calendrier chinois superpose la fête taoïste des Trois Origines et la fête bouddhiste du salut des morts au même quinzième jour du septième mois. Loin de se disputer la date, les deux traditions ont fusionné : dans un même temple, on peut voir des prêtres taoïstes et des moines bouddhistes officier à quelques mètres les uns des autres.

Mulian aux enfers : la légende qui fonde l'Ullambana#

Disciple du Bouddha réputé pour ses pouvoirs surnaturels, cherche un jour sa mère défunte à travers les six voies de la renaissance. Il la découvre tombée parmi les fantômes affamés, réduite à un squelette, incapable d'avaler la moindre bouchée : chaque grain de riz qu'il lui tend se change en braise dès qu'il approche de ses lèvres. Impuissant malgré ses pouvoirs, Mulian implore le Bouddha. Celui-ci lui révèle que sa mère est trop lourdement chargée de fautes pour être sauvée par un seul homme : il faut la force conjuguée de toute la communauté monastique.

Le Bouddha lui enseigne alors de préparer, le quinzième jour du septième mois — jour où les moines achèvent leur retraite de la saison des pluies —, un grand banquet d'offrandes présenté à l'assemblée des religieux. Par le mérite ainsi accumulé et transféré, la mère de Mulian est enfin délivrée. De cet épisode naît le rite de l'Ullambana : nourrir les moines et les morts pour libérer les âmes en peine. La légende, portée par des textes et par un genre théâtral entier, a fait de la fête des fantômes un moment de autant que de crainte.

On ne nourrit pas les fantômes par superstition, mais par une conviction très ancienne : un mort qu'on oublie devient un mort qui a faim, et un mort qui a faim finit par revenir frapper à la porte des vivants.


Nourrir les morts : offrandes, papier-monnaie et effigies brûlées#

Le cœur de la fête tient en un geste : donner à manger et à dépenser à ceux qui n'ont plus rien. Toute la ritualité du septième mois s'organise autour de cette hospitalité envers l'invisible, et elle mobilise trois grands registres d'offrandes — la nourriture réelle, l'argent des morts et les objets de papier.

Sur les autels dressés devant les maisons, les commerces et les temples s'accumulent les mets. Les familles préparent un festin d'offrande, le  : des plats cuisinés, des fruits, des gâteaux de riz, du thé pur (淨茶, jìngchá), et souvent les — traditionnellement porc, poulet et poisson. On dispose aussi, pour les esprits errants qui n'ont personne pour les gâter, des objets du quotidien : bassines, savon, serviettes, cigarettes, boissons. L'idée n'est pas d'abandonner de la nourriture, mais d'inviter : on laisse les âmes se rassasier de l'essence des mets, après quoi les vivants consomment ce qui reste, car rien ne se perd.

Autel d'offrandes du Zhongyuan dressé dans une rue : fruits, gâteaux, boissons et bâtons d'encens plantés dans un brûle-parfum
Autel d'offrandes du Zhongyuan dressé dans une rue : fruits, gâteaux, boissons et bâtons d'encens plantés dans un brûle-parfum

Le papier-monnaie : une banque pour l'au-delà#

L'offrande la plus spectaculaire est le feu. Partout, on brûle du , aussi appelé « argent des esprits » ou « billets de banque de l'enfer » (冥幣, míngbì). Le principe repose sur une croyance limpide : l'au-delà fonctionne comme une administration où les morts ont besoin d'argent pour vivre, payer leurs dettes, soudoyer les fonctionnaires infernaux et améliorer leur sort. En brûlant ces papiers, on transfère leur valeur dans l'autre monde ; la fumée est le canal, le feu la poste.

Ce faux argent se décline en une infinie variété : feuilles marquées d'un carré doré ou argenté, imitations de vrais billets, et surtout les fameux , coupures géantes libellées en millions et signées de l'« Empereur de l'Enfer ». La mention « Hell » en anglais, née d'une méprise de traduction sur le mot désignant le séjour des morts, est restée : elle ne connote aucune damnation, seulement le monde d'en bas.

Signification

signifie mot à mot « argent de papier » : zhǐ (« papier ») et qián (« monnaie »). L'objet n'a de valeur qu'une fois brûlé — c'est la combustion, non le billet, qui « envoie » la richesse aux morts. On ne le range pas, on ne le collectionne pas : on le consume.

Des effigies de papier pour équiper l'au-delà#

La logique du papier-monnaie s'étend à tout ce qui pourrait manquer dans l'autre monde. Les artisans confectionnent des montées sur une armature de bambou : maisons entières à étages, voitures de luxe, serviteurs, vêtements, et, signe des temps, téléphones portables, ordinateurs et sacs de marque. Tout cela part en fumée pour équiper le défunt d'un confort équivalent à celui des vivants — voire supérieur. La piété se mesure aussi à la générosité : offrir une belle villa de papier à un parent disparu, c'est affirmer qu'on ne l'a pas oublié.

Ces objets alimentent une véritable industrie artisanale, et leur fabrication est reconnue comme un savoir-faire à part entière. À Hong Kong, à Taïwan, dans les diasporas chinoises, des boutiques spécialisées vendent toute l'année ce trousseau pour l'au-delà, dont les ventes explosent à l'approche du septième mois.

Liasses de papier-monnaie et billets de la Banque de l'Enfer prêts à être brûlés en offrande aux esprits
Liasses de papier-monnaie et billets de la Banque de l'Enfer prêts à être brûlés en offrande aux esprits

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Un mois de prudence : les tabous du septième mois#

Puisque le monde des morts se déverse dans celui des vivants, le septième mois s'accompagne d'une longue liste d' destinés à ne pas attirer l'attention des esprits ni provoquer la malchance. Ces tabous, plus ou moins pris au sérieux selon les familles et les générations, structurent encore fortement les comportements, surtout à Taïwan, à Hong Kong, à Singapour et en Malaisie.

On évite d'abord les grands engagements. Le mois des fantômes est réputé néfaste pour se marier, déménager, acheter une maison, signer un contrat important ou lancer une entreprise : la présence des morts jetterait une ombre sur toute nouvelle entreprise, et les salles de mariage comme les agences immobilières enregistrent chaque année un net creux d'activité pendant cette période. On raconte aussi qu'il ne faut pas se faire opérer sans nécessité, ni voyager sans raison.

La nuit, la vigilance redouble. La croyance déconseille de nager — surtout la nuit —, car les esprits des noyés, en quête d'un remplaçant pour prendre leur place et pouvoir enfin se réincarner, entraîneraient les vivants vers le fond. On évite de traîner dehors tard le soir, de sécher son linge la nuit (une silhouette de vêtement pourrait tenter un esprit de s'y glisser), de siffler ou de s'appeler par son prénom dans l'obscurité, ce qui reviendrait à se signaler aux fantômes.

Le respect des offrandes commande une autre série d'interdits : ne pas marcher sur ni renverser le papier-monnaie qui brûle sur les trottoirs, ne pas piquer ses baguettes à la verticale dans un bol de riz — geste qui évoque l'encens planté pour les morts et invite la malchance —, ne pas ramasser l'argent trouvé par terre pendant le mois, car il pourrait avoir été « offert » aux esprits. Cette grammaire de la prudence n'est pas seulement peur : elle rappelle chaque jour, par le geste, qu'on partage provisoirement l'espace avec l'invisible.


Théâtre pour les morts : opéra en plein air et getai d'Asie du Sud-Est#

Nourrir les esprits ne suffit pas : il faut aussi les distraire. Dans toute la sphère chinoise, le septième mois est la saison des spectacles offerts aux fantômes, montés sur des scènes provisoires dressées face aux temples et aux autels de rue. La règle est immuable : la première rangée de sièges reste vide, réservée aux invités d'honneur venus de l'autre monde. S'y asseoir porterait malheur.

Pendant des siècles, ce spectacle fut l' — et notamment, à Taïwan, l'opéra hakka ou taïwanais — donné en plein air, avec ses costumes chatoyants, ses percussions et ses récits édifiants, parmi lesquels précisément la geste de Mulian sauvant sa mère. Le théâtre n'est pas un simple divertissement : en rejouant la piété filiale et le triomphe sur les enfers, il accomplit une fonction rituelle, apaisant les morts par l'exemple autant que par le plaisir.

En Asie du Sud-Est — Singapour, Malaisie — cette tradition a donné naissance à une forme populaire et bruyante, le . Sur des scènes illuminées de néons, des chanteurs enchaînent tubes en hokkien, en mandarin et en dialectes, entre humour grivois, variétés et loteries, dans une ambiance de kermesse nocturne. Là encore, la première rangée reste inoccupée. Le getai, aujourd'hui menacé par le vieillissement de son public et la concurrence des écrans, incarne la formidable plasticité de la fête : un rite funéraire millénaire devenu, sous les tropiques, un show de quartier.

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Une fête vivante, entre foi, mémoire et modernité#

Loin de s'éteindre, la fête des fantômes affamés reste, au XXIᵉ siècle, l'un des grands rendez-vous du calendrier dans le monde chinois — quoique avec des visages très différents selon les lieux. En Chine continentale, où la Révolution culturelle avait combattu les « superstitions », la pratique s'est discrètement maintenue et a repris de la vigueur : on brûle du papier-monnaie aux carrefours des villes, souvent à la nuit tombée, dans des cercles tracés à la craie pour que l'argent parvienne au bon destinataire.

C'est cependant à Taïwan, à Hong Kong, à Singapour et en Malaisie que la fête déploie sa forme la plus complète et la plus spectaculaire. À Hong Kong, le Yulan de la communauté hakka Chiu Chow, avec ses montagnes d'offrandes et son gigantesque roi des fantômes de papier, est inscrit depuis 2011 au patrimoine culturel immatériel national de la Chine. À Taïwan, le mobilise quartiers entiers, temples et associations, dans un déploiement d'autels qui transforme les rues en tables ouvertes sur l'invisible.

La modernité négocie avec le rite. Les préoccupations écologiques ont conduit certaines municipalités à installer des incinérateurs collectifs pour brûler le papier-monnaie sans enfumer les villes, voire à proposer des offrandes « numériques ». Les jeunes générations, moins credo mais souvent aussi attachées à la mémoire familiale, réinterprètent les gestes. Mais l'essentiel demeure : chaque septième mois, des millions de personnes prennent un instant pour nourrir ceux qui les ont précédés et penser à ceux que plus personne ne réclame.

Il y a, dans cette fête, une leçon d'une douceur inattendue sous ses dehors inquiétants. Le mois des fantômes ne célèbre pas la peur de la mort : il organise, une fois l'an, la réconciliation des vivants avec leurs morts, y compris les plus anonymes. Nourrir un esprit sans famille, c'est refuser qu'un seul défunt reste dans l'oubli — et affirmer, par une poignée de faux billets qui s'envole en fumée, que la mémoire est une forme de nourriture.


FAQ#

Quand a lieu la fête des fantômes affamés ? Elle dure tout le septième mois du calendrier lunaire (le « mois des fantômes ») et culmine le quinzième jour, à la pleine lune. Dans le calendrier grégorien, cela tombe généralement en août ou début septembre, la date variant chaque année.

Pourquoi brûle-t-on du papier-monnaie ? Parce que la croyance veut que l'au-delà fonctionne comme le monde des vivants : les morts y ont besoin d'argent. Brûler ce faux argent (紙錢, zhǐqián) le « transfère » aux défunts par la fumée, pour qu'ils paient leurs dettes et améliorent leur sort.

Quelle différence avec la fête de Qingming ? À Qingming, au printemps, les vivants se déplacent vers les tombes pour les nettoyer et les fleurir. Au Zhongyuan, ce sont les morts qui reviennent parmi les vivants : on les accueille et on les nourrit chez soi, sans aller au cimetière.

Que ne faut-il surtout pas faire pendant le mois des fantômes ? La tradition déconseille de se marier, déménager, nager la nuit, traîner dehors très tard, siffler dans le noir ou ramasser l'argent trouvé par terre. On évite aussi de piquer ses baguettes à la verticale dans le riz.

Est-ce une tradition taoïste ou bouddhiste ? Les deux. La fête superpose le Zhongyuan taoïste (jour de l'Officier de la Terre qui juge les âmes) et l'Ullambana bouddhiste (salut des morts, né de la légende de Mulian sauvant sa mère). Tombant le même jour, les deux traditions ont fusionné.


Crédits photographiques : les images de cet article proviennent de Wikimedia Commons et sont sous licence libre.

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Image de couverture : 玄史生 · 玄史生 / Wikimedia Commons · CC0

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