
Les 36 stratagèmes : le manuel des ruses chinoises
Les 36 stratagèmes chinois (三十六计), leur origine, leurs six catégories et leurs chengyu célèbres. Ruses militaires devenues art de la négociation.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
Un petit fascicule sans nom d'auteur, retrouvé chez un libraire du Shaanxi en 1941 : voilà tout ce dont dispose l'histoire pour attester l'existence des Trente-Six Stratagèmes tels qu'on les connaît aujourd'hui. Le texte compile pourtant deux mille ans de ruses de guerre chinoises, chacune résumée en quatre caractères qui claquent comme des proverbes. Le plus célèbre d'entre eux conseille, sans détour, de prendre la fuite.
Ce recueil (三十六计, Sānshíliù jì) occupe une place à part dans la pensée stratégique chinoise. Là où l'Art de la guerre de Sun Zi expose des principes, les Trente-Six Stratagèmes livrent un catalogue de coups pratiques, des mnémoniques pour tromper, diviser et retourner une situation. Longtemps colportés à l'oral, aujourd'hui cités en salle de conseil d'administration comme sur les théâtres diplomatiques, ils fascinent parce qu'ils codifient une intelligence de la manœuvre qui refuse le choc frontal.
Un texte tardif, une tradition millénaire#
L'édition qui fait référence est parue en 1941, imprimée par un éditeur local de la province du Shaanxi à partir d'un manuscrit anonyme et non daté. Le fascicule sombra dans un demi-oubli avant qu'un article du quotidien Guangming Ribao (光明日报), le 16 septembre 1961, ne le fasse redécouvrir au grand public chinois. Sa forme achevée remonte vraisemblablement à la fin des Ming (1368-1644) ou au début des Qing (1644-1912), période où il circulait sous le manteau parmi les lettrés militaires et, selon plusieurs historiens, dans les sociétés secrètes anti-mandchoues.
L'expression elle-même est bien plus ancienne. On la trouve dans le Nan Qi shu (南齐书), l'histoire officielle de la dynastie Qi du Sud compilée au VIᵉ siècle : la biographie du général Wang Jingze (王敬则) y évoque « les trente-six stratagèmes du seigneur Tan », allusion au général Tan Daoji (檀道济), mort en 436, réputé pour ses retraites habiles. La formule signifiait alors, en substance, que fuir était parfois la meilleure des options. Le chiffre trente-six n'a rien d'un décompte réel : dans la numérologie du Yi Jing (易经), six multiplié par six désigne une multiplicité, une totalité de possibles plutôt qu'une liste close.
三十六计 (Sānshíliù jì) signifie littéralement « les trente-six calculs » ou « stratagèmes ». Le caractère 计 (jì) désigne à la fois le calcul, le plan et la ruse : la stratégie chinoise pense la guerre comme une opération de l'esprit avant d'être une affaire d'armes.
Rattacher le recueil à Sun Zi relève donc de la filiation intellectuelle plus que de la paternité. L'Art de la guerre (孙子兵法, Sūnzǐ bīngfǎ), rédigé vers le Vᵉ siècle avant notre ère et retrouvé sur lamelles de bambou dans les tombes Han de Yinque Shan en 1972, pose le principe matriciel : « toute guerre est fondée sur la tromperie » (兵者,诡道也). Les Trente-Six Stratagèmes en sont l'application démultipliée, la traduction en formules mémorisables d'une philosophie de la duperie.
Six familles pour trente-six ruses#
Le recueil s'organise en six chapitres de six stratagèmes, classés selon le rapport de force. Cette architecture, exposée dans les éditions modernes établies à partir du fascicule de 1941, va du plus confortable au plus désespéré.
Les six catégories se lisent comme une échelle de la déroute maîtrisée :
- : quand on domine, on trompe sans risque.
- : forces équilibrées, il faut créer l'avantage.
- : passer à l'offensive avec discernement.
- : exploiter le désordre général.
- : manœuvrer entre partenaires et rivaux.
- : quand tout est perdu, sauver ce qui peut l'être.
Chaque stratagème tient dans un chengyu (成语), ces expressions figées de quatre caractères qui condensent une image, un précédent historique, une leçon. La brièveté est volontaire : elle grave la ruse dans la mémoire et permet de la convoquer d'un mot, en pleine action, sans réciter de théorie.
Dans l'esprit chinois de la stratégie, la formule la plus courte est celle qui frappe le plus juste : quatre caractères valent parfois un traité.
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Quatre stratagèmes emblématiques#
Le premier stratagème du recueil, « traverser la mer en trompant le ciel » (瞒天过海, mán tiān guò hǎi), enseigne à masquer ses véritables intentions derrière la routine du quotidien. La tradition l'illustre par une ruse attribuée au général Xue Rengui sous les Tang : pour faire embarquer l'empereur Taizong, effrayé par la traversée maritime vers la Corée, ses officiers l'auraient logé dans une somptueuse tente de banquet montée à bord d'un navire déguisé en maison. Quand l'empereur écarta la tenture, la flotte voguait déjà en pleine mer. Ce qui est trop familier cesse d'éveiller la méfiance.
« Faire du bruit à l'est et attaquer à l'ouest » (声东击西, shēng dōng jī xī), sixième stratagème, formalise la feinte : on concentre l'attention de l'adversaire sur un point pour frapper ailleurs. Les annales militaires chinoises en regorgent, de la période des Royaumes combattants aux campagnes du XXᵉ siècle. Le principe irrigue aussi bien la tactique de terrain que la communication moderne, où l'on sature un canal d'informations pour détourner le regard d'un autre.
« Tuer avec un couteau emprunté » (借刀杀人, jiè dāo shā rén), troisième stratagème, consiste à laisser un tiers porter le coup à sa place. On dresse deux rivaux l'un contre l'autre, on utilise la main d'un allié pour éliminer un gêneur, on préserve ses propres forces pendant que d'autres s'épuisent. Le roman des Trois Royaumes (三国演义, Sānguó yǎnyì), compilé par Luo Guanzhong au XIVᵉ siècle, en offre des variations répétées, tant l'intrigue de ces décennies de guerre civile (IIᵉ-IIIᵉ siècle) tourne autour de ces manipulations croisées.
Le stratège Zhuge Liang (诸葛亮), héros du roman des Trois Royaumes, aurait un jour ordonné de récupérer cent mille flèches à l'ennemi en envoyant de nuit des bateaux bardés de bottes de paille sous le brouillard : les archers adverses les criblèrent de traits, qu'il n'eut plus qu'à récolter. La scène illustre l'esprit du recueil bien avant que celui-ci ne soit couché sur le papier.
走为上 : fuir est le meilleur stratagème#
Le trente-sixième et dernier stratagème, « fuir est le meilleur des stratagèmes » (走为上, zǒu wéi shàng), est aussi le plus cité et le plus mal compris. Il ne fait pas l'éloge de la lâcheté mais du refus de la bataille perdue d'avance. Face à un ennemi supérieur, se retirer préserve l'armée, le temps et l'avenir : une défaite évitée est déjà une demi-victoire. C'est l'écho direct de la formule attribuée à Tan Daoji au Vᵉ siècle, remontée jusqu'à nous à travers quinze siècles de sagesse militaire.
Cette place terminale n'est pas anodine. Clore un manuel de ruses offensives par un éloge de la retraite, c'est rappeler que la meilleure manœuvre reste parfois de ne pas engager le combat, principe que Sun Zi résumait déjà en affirmant que le sommet de l'art consiste à vaincre sans livrer bataille.
Des champs de bataille aux salles de réunion#
Depuis les années 1980, les Trente-Six Stratagèmes connaissent une seconde vie hors du domaine militaire. Traduits dans des dizaines de langues, ils sont devenus un classique de la littérature managériale asiatique, réédités en manuels de négociation, de marketing et de diplomatie. Le sinologue allemand Harro von Senger, dont l'ouvrage Stratagèmes a été traduit en français dès les années 1990, a largement contribué à leur diffusion en Occident en montrant comment ces formules structurent encore la manière chinoise de penser le rapport de force.
Dans la négociation commerciale, « faire du bruit à l'est » devient l'art de la fausse concession ; « tuer avec un couteau emprunté » se lit comme le recours à un intermédiaire ou à un régulateur pour affaiblir un concurrent. Les écoles de commerce, en Chine comme ailleurs, mobilisent ce vocabulaire pour décrire des logiques d'influence que la théorie des jeux formalise par ailleurs. L'attrait tient à la concision : là où un modèle occidental déploie des équations, le chengyu offre une image immédiate.
Un stratagème n'est ni bon ni mauvais en soi : tout dépend de la main qui l'emploie et du moment qu'elle choisit.
Il faut cependant se garder d'y voir un code secret expliquant à lui seul la stratégie chinoise contemporaine, lecture séduisante mais réductrice que dénoncent plusieurs sinologues. Les Trente-Six Stratagèmes sont un héritage culturel partagé, un réservoir d'images et de précédents, au même titre que les fables d'Ésope ou les maximes de Machiavel le sont en Occident. Leur force est moins de dicter des conduites que de fournir une grammaire commune pour nommer la ruse.
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FAQ#
Qui a écrit les 36 stratagèmes ? L'auteur est inconnu. Le texte compilé tel qu'on le connaît est anonyme et non daté ; il aurait pris sa forme définitive à la fin des Ming ou au début des Qing. L'édition de référence provient d'un manuscrit retrouvé dans le Shaanxi et imprimé en 1941. L'expression, elle, remonte au VIᵉ siècle dans le Nan Qi shu.
Quel est le lien entre les 36 stratagèmes et Sun Zi ? La filiation est intellectuelle, pas directe. L'Art de la guerre de Sun Zi (Vᵉ siècle avant notre ère) pose le principe que « toute guerre est fondée sur la tromperie ». Les Trente-Six Stratagèmes en sont l'application pratique, chaque ruse tenant en un chengyu de quatre caractères. Sun Zi n'a pas écrit ce recueil postérieur de près de deux mille ans.
Que signifie le 36e stratagème, « fuir est le meilleur » ? 走为上 (zǒu wéi shàng) enseigne que, face à un ennemi supérieur, la retraite est la meilleure option : elle préserve ses forces pour un affrontement futur. Ce n'est pas un éloge de la lâcheté mais du refus de la bataille perdue d'avance, dans l'esprit de Sun Zi pour qui vaincre sans combattre est le sommet de l'art.
Comment sont organisés les 36 stratagèmes ? En six catégories de six stratagèmes, classées selon le rapport de force : batailles gagnées, confrontation, attaque, chaos, alliances et situations désespérées. Chaque ruse est résumée par une expression de quatre caractères (chengyu) qui la rend facile à mémoriser et à convoquer en pleine action.
Les 36 stratagèmes sont-ils encore utilisés aujourd'hui ? Oui, bien au-delà du domaine militaire. Depuis les années 1980, ils sont réédités en manuels de négociation, de management et de diplomatie, et diffusés en Occident notamment par le sinologue Harro von Senger. Ils fournissent un vocabulaire imagé pour décrire des logiques d'influence, sans pour autant constituer un code secret de la stratégie chinoise.
Trente-six formules, deux mille ans de guerres et une leçon finale qui conseille de partir : le recueil enseigne surtout que l'intelligence de la manœuvre vaut mieux que la force brute, et que savoir renoncer est parfois la plus haute des ruses.
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Image de couverture : Gary Todd · Gary Todd, via Wikimedia Commons · CC0


