Cockney et rhyming slang : l'argot rimé de Londres
Découvrir le cockney et le rhyming slang : les cloches de Bow, le mécanisme de l'argot rimé, ses exemples savoureux, son histoire et sa survie dans l'anglais de Londres.
La rédaction Kotoba
Studio éditorial
Un Londonien vous lance qu'il va « monter les apples and pears » pour « se reposer la plates of meat ». Traduction : il va monter l'escalier (stairs) reposer ses pieds (feet). Vous venez de croiser le rhyming slang, ce code argotique né dans les ruelles de l'East End où, pour dire un mot, on en prononce un autre qui rime avec lui — puis souvent on l'escamote. C'est l'un des jeux de langue les plus déroutants et les plus joyeux de l'anglais.
Le cockney est à la fois un accent, un dialecte et une identité, celle des classes populaires de l'East End de Londres. Le rhyming slang en est la facette la plus célèbre et la plus folle. Comprendre ce parler, c'est entrer dans une Londres ouvrière, malicieuse et résistante, qui a fait de la langue un terrain de jeu et un signe de reconnaissance.
Qui est cockney ? Une question de cloches#
Le terme cockney désigne traditionnellement les habitants populaires de l'East End londonien. La définition la plus célèbre est géographique et sonore : est cockney « pur » celui qui naît à portée d'oreille des Bow Bells, les cloches de l'église St Mary-le-Bow, dans le quartier de Cheapside. On a même estimé jadis le rayon où portait leur son.
À l'origine, le mot avait une nuance péjorative. Au Moyen Âge, cokeney désignait un œuf difforme, puis un citadin douillet, ignorant des choses de la campagne. Avec le temps, il s'est attaché aux Londoniens de souche modeste, jusqu'à devenir une fierté d'appartenance. Le cockney, c'est l'esprit des docks, des marchés et des pubs de l'Est londonien.
Être cockney, ce n'est pas seulement parler d'une certaine façon : c'est revendiquer une Londres populaire, débrouillarde et fière, qui se reconnaît à l'oreille.
L'accent cockney : comment ça sonne#
L'accent cockney possède des traits phonétiques très marqués, qui ont profondément influencé l'anglais londonien moderne. Le plus connu est le h-dropping : le h en début de mot disparaît, house devient 'ouse, have devient 'ave.
Autre signature, le glottal stop : le t au milieu ou en fin de mot s'efface en un petit coup de glotte, butter sonne « bu'er », water « wa'er ». Le son th tend à devenir f ou v (think → fink, brother → bruvver), et les voyelles se diphtonguent — le fameux day qui s'entend presque « die ». Ces traits, jadis moqués, se sont largement diffusés et nourrissent aujourd'hui l'Estuary English, l'accent du grand Londres.
Le rhyming slang : le mécanisme#
Le rhyming slang est un procédé d'une ingéniosité redoutable. Le principe : remplacer un mot par une expression de deux ou trois mots dont le dernier rime avec le mot d'origine. Stairs (escalier) devient apples and pears ; feet (pieds) devient plates of meat ; phone devient dog and bone.
Mais le génie cruel du système est dans la deuxième étape : on supprime souvent le mot qui rime, ne gardant que le début, opaque pour le non-initié. Ainsi stairs → apples and pears → simplement « apples ». Et feet → plates of meat → « plates ». Pour comprendre, il faut connaître l'expression entière et savoir qu'on en a coupé la rime. Le code devient alors quasi indéchiffrable de l'extérieur, ce qui était parfois tout l'intérêt.
Le mot slang désigne en anglais l'argot, la langue familière et non standard. Rhyming slang signifie donc « argot rimé ». Son origine remonterait au milieu du XIXᵉ siècle, dans les communautés ouvrières et marchandes de l'East End, peut-être comme langage codé entre commerçants, voleurs ou camelots.
Un florilège d'expressions#
Quelques classiques permettent de saisir la saveur du rhyming slang :
- Dog and bone = phone (téléphone). « Give us a bell on the dog. »
- Plates of meat = feet (pieds).
- Loaf of bread = head (tête) — d'où l'expression « use your loaf », « sers-toi de ta tête ».
- Trouble and strife = wife (épouse), avec une ironie conjugale assumée.
- Boat race = face (visage).
- Barnet Fair = hair (cheveux), réduit à « barnet ».
- Porkies (de pork pies) = lies (mensonges). « Don't tell porkies ! »
- Bread and honey = money (argent), souvent réduit à « bread ».
On voit la logique : l'image est souvent cocasse, sans rapport de sens avec le mot visé — seule compte la rime. Le plaisir est dans le détour, l'humour et la complicité.
Certaines expressions du rhyming slang ont fui Londres pour s'installer dans l'anglais courant du monde entier, sans que personne en soupçonne l'origine. Dire use your loaf (« réfléchis ») ou blow a raspberry (faire un bruit de bouche moqueur, de raspberry tart = fart) relève en réalité du pur cockney.
Histoire et déclin#
Le rhyming slang prospéra du XIXᵉ siècle au milieu du XXᵉ dans les marchés, les docks et les pubs de l'East End. Il fut le langage des costermongers (marchands des quatre-saisons), des Pearly Kings and Queens, ces figures du Londres populaire couvertes de boutons de nacre, et de tout un monde ouvrier soudé.
Mais le quartier changea. Les bombardements du Blitz pendant la Seconde Guerre mondiale, puis la déconstruction des docks, l'arrivée de nouvelles populations et l'étalement urbain dispersèrent la communauté cockney historique. Le parler s'affaiblit, supplanté chez les jeunes générations par le Multicultural London English (MLE), nourri des apports caribéens, sud-asiatiques et africains. Beaucoup ont annoncé la mort du cockney.
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Le cockney aujourd'hui : nostalgie et culture pop#
Annoncé mourant, le cockney refuse pourtant de disparaître tout à fait. Il survit dans la culture populaire : les feuilletons télévisés comme EastEnders, les films de Guy Ritchie où les truands londoniens manient un argot savoureux, la musique, le théâtre. De nouvelles expressions rimées continuent même de naître, souvent forgées autour de noms de célébrités contemporaines, preuve que le mécanisme reste vivant.
Surtout, l'accent et certaines tournures ont essaimé bien au-delà de l'East End, infusant l'anglais londonien dans son ensemble. Le rhyming slang est devenu un patrimoine ludique, enseigné aux touristes, célébré comme un emblème de l'esprit londonien : irrévérencieux, inventif, jamais dupe.
Découvrir le cockney, c'est entendre une autre Angleterre que celle de la Reine et de la BBC : une Angleterre des rues, où la langue se plie, se cache et rit d'elle-même. Apprendre l'anglais, c'est aussi tendre l'oreille à ces accents et ces argots qui en font une langue mille fois plus riche que les manuels ne le laissent croire.
FAQ#
Qu'est-ce qu'un cockney ? Traditionnellement, un habitant populaire de l'East End de Londres, né « à portée des cloches de Bow ». Le terme désigne aussi l'accent et le dialecte de cette communauté.
Comment fonctionne le rhyming slang ? On remplace un mot par une expression dont le dernier mot rime avec lui (stairs → apples and pears), puis on supprime souvent ce mot rimé, ne gardant que le début (« apples »), ce qui rend le code opaque.
Le cockney existe-t-il encore ? Il a beaucoup décliné dans l'East End, supplanté par le Multicultural London English, mais survit dans la culture populaire, le cinéma, la télévision, et a profondément marqué l'accent londonien moderne.
Quelques exemples de rhyming slang ? Dog and bone = téléphone, plates of meat = pieds, loaf of bread = tête, trouble and strife = épouse, porkies (pork pies) = mensonges.
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